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Sept Sentiers du désert (1972)

Dans Sept sentiers du désert, « sept récits illustrent à leur manière la rébellion qui nous fait hommes » (A Dire vrai).
Le téléfilm Clémentine ou Le Retour (scénario de Jean-Claude Grumbert, réalisation de Denys Granier-Deferre) nous fournit également l'occasion d'une introduction très globale à cette nouvelle de Vercors publiée pour la première fois en 1960 à la suite de La Liberté de décembre, dernier volume de sa trilogie Sur ce Rivage, et rééditée en 1972 dans le recueil Sept Sentiers du désert.

Le recueil dans son ensemble

Sa composition
 

  •  Simon et l’invalide : surprenant récit d’une union entre une jeune femme invalide et un homme condamné par une maladie mortelle.
  • Le clochard et le professeur : récit d’un professeur d’université estimé qui, mal marié, sacrifiant ses recherches scientifiques à une femme et une fille tyranniques, finit par se faire passer pour mort et décide de vivre dans la rue.
  • Sire : mise en scène du personnage ambigu de Grand Pain, surnommé Sire, brillant esprit aux actes répréhensibles qui finira exécuté après avoir soulevé une révolte dans une petite île des Antilles contre l’injuste domination du gouvernement soutenu par les Etats-Unis. Rédemption ?
  • Clémentine ou le Retour : voir l’étude de ce récit plus bas sur cette page.
  • L’Enfant et l’aveu : aveu de Jean au narrateur d’un mensonge d’enfant pour briser, par jalousie, une amitié entre deux camarades. Allez voir la page A la recherche de la pureté perdue qui évoque en grande partie ce récit.
  • Les Castors de l’Amadeus : mise en scène imaginaire d’un extrait de son essai La Sédition humaine (1949) pour tracer les frontières entre l’homme et l’animal. Voir également une comparaison avec un texte d'André Maurois en bas de cette page.
  • Lazare aux mains vides :

Son organisation

A Gilles Plazy, Vercors confie que « Dans Sept sentiers du désert, sept récits illustrent à leur manière la rébellion qui nous fait hommes » (A Dire vrai). Et nous pourrions ajouter que ces récits-là ont été écrits dans la veine réaliste, comme beaucoup de ses ouvrages de ces années-là. Après Sylva, poursuit Vercors face au journaliste Gilles Plazy, «  mes récits ou romans suivants seront de nature plus réaliste. Ils appliqueront cette philosophie dans la réalité ».

Nous devons néanmoins tempérer cette assertion postérieure. En effet, 4 des 7 récits de ce recueil ont été publiés avant 1972.

 Clémentine ou le Retour : 1960.

 L’Enfant et l’aveu : 1947.

 Les Castors de l’Amadeus : 1960.

 Lazare aux mains vides : 1960.

Il est intéressant de noter que Vercors, en rassemblant dans un recueil des nouvelles déjà écrites antérieurement avec des nouvelles récentes, a toujours eu le souci de revenir sur ses productions et de les rendre cohérentes. Il s'ingénie après-coup à ordonner dans des recueils ces nouvelles écrites au fil de l'inspiration et de la chronologie - Les Yeux et la Lumière en 1948, Le Silence de la mer et autres nouvelles en 1951, Sept Sentiers du désert en 1972 -, afin de les unifier et de leur faire prendre sens en un concept global logique, thématique et philosophique. Par exemple, en rééditant, en 1955, Les Yeux et la Lumière (1948), il ajoute une préface pour justifier les liens étroits entre les divers personnages du récit qui seraient tous la face d’un même homme. En tant que dessinateur, il procédait déjà de la sorte : en 1938, dans son Relevé Trimestriel n°16 de La Danse des vivants, il annonça un « cahier de redites » dans la volonté manifeste de reclasser, supprimer et remplacer certaines planches parues.

Dire à Gilles Plazy que Sept Sentiers du désert est constitué de nouvelles réalistes enserre le recueil dans un système initialement pensé.

Etrangement, il insère toujours 7 récits dans ses recueils, que ce soit la réédition du Silence de la mer avec ses nouvelles de la guerre et de la Résistance en 1951, Les Yeux et la Lumière, et, comme son titre l’indique, Sept Sentiers du désert. Vercors ne s’expliquera jamais sur cette récurrence que certains interprèteront comme symbolique. Il est bon de rappeler que Vercors, non seulement n’était pas superstitieux, mais qu’en plus il s’insurgeait contre toute pratique pseudo-magique ou divinatoire.

Ses caractéristiques principales

Des confidences voilées

Dans quelques-unes de ses fictions, Vercors livre des pans entiers de sa vie privée. Certains aveux intimes sont corroborés par La Bataille du silence (1967).

L’Enfant et l’aveu, publié initialement en 1947, prouve que les confidences autobiographiques étaient déjà en germe dès les années 40, au moment où les narrateurs de ses récits de la guerre et de la Résistance dévoilaient le personnage public qu’était Vercors à cette époque. Vercors se dirigeait donc dès ces années-là vers des aveux d’ordre privé. Il attend néanmoins la trilogie Sur ce Rivage, à la fin des années 50, pour charger ses personnages d’éléments autobiographiques, et ce de manière plus systématique. Dans L’Enfant et l’aveu, le personnage qui stigmatise le mensonge inventé pour séparer deux amis, s’appelle Jean. L’évidence autobiographique s’impose d’elle-même. Cet acte semble somme toute véniel pour le lecteur, alors qu’il traumatisa Vercors soulageant alors sa conscience par cet aveu public. En 1947,au détour de ce récit apparemment banal, se cachait certainement un enjeu plus important, à savoir cette haine du mensonge en politique, moyen immoral quels que soient les fins. Ce récit permet d’exhiber la permanence entre le personnage public et le personnage privé. En 1972, la publication de L'Enfant et l'aveu dans Sept Sentiers du désert souligne la résurgence autobiographique de cette angoisse. En effet, autour de ces années-là, l’écrivain met en scène des narrateurs, doubles de Vercors, aux prises avec le mensonge : Fred du Radeau de la méduse (1969), Marc de Tendre Naufrage (1974). Ces deux derniers romans témoignent d’une accélération des  confidences de plus en plus intimes, des blessures qu’il exorcise en se montrant plus précis sur les circonstances, comme dans Le clochard et le professeur.

A la recherche de la spécificité humaine

Les deux récits les plus intéressants de ce recueil sont Clémentine ou le Retour, dont sur cette même page nous avons fourni des éléments d’analyse, et Les Castors de l’Amadeus.

Ce dernier récit, publié en 1960, est une démonstration par le biais de la fiction de son sujet de prédilection, ce qui caractérise la spécificité de l’homme. Ces réflexions, commencées à la Libération, ébauchées dans Les Armes de la Nuit dans lequel il dégage le concept de « qualité  d’homme », se fixent en 1949 dans La Sédition humaine. Elles ne se figent aucunement et trouvent des prolongements dans Les Chemins de l’Etre, Questions sur la vie à Messieurs les biologistes, Sens et non-sens de l’Histoire, Ce que je crois.

Les Castors de l’Amadeus est une mise en pratique de sa théorie de La Sédition humaine.

Dans La Sédition humaine, il évoque ces castors et expérimente son idée dans Les Castors de l’Amadeus. Il imagine ces animaux doués d’ingéniosité : après destructions successives de leurs lieux de vie, ils réussissent toujours à bâtir ailleurs, à inventer en fonction de l’environnement, contrairement aux indigènes. Ceux-ci restent là à prier le ciel, puis à le maudire. Tout lecteur prend fait et cause pour ces castors supérieurs aux indigènes. Pourtant Vercors démontre la fausseté du raisonnement. Certes, les indigènes n’ont pas eu la présence d'esprit de procéder comme les castors, mais ils ont lancé des imprécations au ciel, preuve d’une interrogation. Les castors, eux, se sont adaptés, mais ne se sont pas posé de questions sur leur sort. Là réside pour Vercors la distinction entre l’homme et l’animal : l’interrogation, facteur de rébellion contre la nature.

Article mis en ligne le 7 novembre 2009

De Deux Fragments d'une histoire universelle. 1992 d'André Maurois, roman d'anticipation illustré par Jean Bruller en 1929, aux Castors de l'Amadeus (1960) de Vercors: quand notre écrivain se souvint de « l'Office interplanétaire de Coopération intellectuelle » de « M. Jean Bruller, de la Section Terrienne »

La publication des Castors de l'Amadeus et ses motifs

C'est dans la revue d'obédience communiste Les Lettres françaises du 17 mars 1960 que le récit de Vercors fut publié. Il fut réédité douze ans plus tard dans le recueil Sept Sentiers du désert.

Ce recueil de 1972 rassemble des nouvelles centrées sur la qualité d'homme que Vercors explorait sous diverses facettes depuis la Libération. C'est l'obsession philosophique et humaniste de l'écrivain qu'il transposait dans chacun de ses récits pour tenter de convaincre et de frapper les esprits.

Au début de ce récit, les lecteurs découvrent un groupe de garçons ayant pour habitude d'écouter les épisodes passés d'un vieil homme surnommé Brises-Mottes. Cette fois-ci, ce dernier raconte une anecdote de son passé, celle de castors sur l'Amadeus en Australie centrale où il construisait une ligne télégraphique. C'est l'occasion pour lui de comparer les castors et les indigènes:

Rien à tirer des indigènes: trop primitifs, trop peu évolués. Vivent à peine à l'âge de pierre. Des huttes de feuillage, des massues en pierre brute - le boomerang, ça, le boomerang, comment l'ont-ils inventé, vaste question. Mais pas plus, somme toute, que l'oiseau et son nid, l'araignée et sa toile. [...] Du reste, avec ou sans boomerang, nos Australoches, ils chassent comme de andouilles.

Ces indigènes aident parfois les ouvriers qui bâtissent la ligne télégraphique, mais cela reste rare, car ils n'aiment pas travailler. Le portrait péjoratif se poursuit: « S'envoient de tribu à tribu des petits bouts de bois avec des signes gravés dans l'écorce, preuve qu'ils ont des idées. Quand même, ils en ont très peu ».

Les collègues de Brises-Mottes aiment passer leurs deux jours de loisir à la chasse aux castors, mais un jour ces derniers disparaissent. Le personnage principal les retrouve des mois plus tard ailleurs, au bord de l'eau. Ces castors ont construit des huttes. Eux qui ne creusaient depuis des millénaires que des galeries ont ainsi réussi à construire des huttes: « Le problème, c'est de savoir qui leur avait appris à les bâtir, ces huttes ! ». Le double portrait de départ se fait donc en faveur de ces animaux. Ceux-ci sont ingénieux et montrent une forme d'intelligence pratique, puisqu'ils s'adaptent aux conditions matérielles de leur nouveau lieu d'habitation.

A cause des travaux, le lac se vide, ce qui constitue une tragédie pour les castors comme pour les indigènes. Ces derniers palabrent pendant des jours, effectuent des danses rituelles, adressent des prières - ou plutôt des imprécations - à leurs dieux.  Les castors, eux, déménagent de nouveau et se construisent des barrages avec un perfectionnement de plus en plus grand:

Où diable avaient-ils été à l'école, ces incroyables animaux? A quelle profondeur de l'instinct, d'un instinct enfoui en tout cas et inutilisé depuis des générations sans nombre, avaient-ils retrouvé cette science hydraulicienne? Et que dis-je, cette science! Bon sang, qu'était-ce donc, surtout, que cette capacité, chez de simples rongeurs, de corriger leurs maladresses, leurs fausses prévisions, leurs erreurs de calcul? Instinct aussi ou réflexion ?

Le vieux narrateur exprime encore une fois son admiration pour ces animaux. Il donne l'occasion à Vercors de distinguer radicalement instinct animal et intelligence humaine, comme il le faisait également dans ses essais et dans sa correspondance privée. Quand on lui rétorquait que cette dualité est trop nettement séparée, Vercors affinait le propos en spécifiant qu'il admettait une forme d'intelligence pratique aux animaux. Pourtant, ajoutait-il, celle-ci ne peut se confondre avec l'intelligence véritable de l'homme. Pour lui, cette adaptation relève moins d'une intelligence réflexive que d'une activation de l'instinct face à un problème immédiat. Cet  « instinct enfoui en tout cas et inutilisé depuis des générations sans nombre » se présente donc, aux yeux de Vercors, comme une réminiscence déjà inscrite chez l'animal. Cette réminiscence, l'humain la possédait également avant la séparation nette d'avec la Nature.

Dans sa fable primitiviste, le saut dans l'humanité, qualitatif, fit reculer l'instinct au profit de la conscience interrogative et court-circuita dans le cerveau de l'homme une connaissance totale innée. A l'homme dès lors de se battre contre la Nature pour poser patiemment les briques de l'acquis, là où l'inné n'est plus accessible. Les castors de l'Amadeus se sont ainsi adaptés à l'environnement non en fonction d'une véritable intelligence, mais d'une activation innée de leur instinct qui accède à cette connaissance infuse que la Nature veut bien concéder aux animaux si tant est que ces derniers ne se mettent pas à réfléchir et à chercher à aller au-delà.

Pendant que les castors se montrent dynamiques, explique le narrateur, les indigènes meurent de faim et chassent les castors au risque que l'eau et le gibier ne reviennent jamais: « leur pauvre cervelle était bien incapable de comprendre ce qui se passait et donc ce que nous voulions, pourquoi nous les empêchions de chasser le seul petit gibier qui leur restait encore ». Une fois la situation améliorée, les indigènes ne remercient pas les castors mais les dieux par des chants et des danses.

Aussi tout est-il mis en place pour applaudir les castors et condamner les indigènes. Nonobstant, la chute forme un contrepoint par rapport à la logique que nous serions tentés de suivre. Pour illustrer la morale de son histoire, Brises-Mottes détruit devant les yeux de la bande de garçons les galeries des rats qui se trouvent à leurs pieds:

Ils vont les réparer. Avec sagacité n'en doutons pas. Nous recommencerons demain, après-demain. Ils les répareront. Peut-être que, de guerre lasse, à la fin ils s'en iront ailleurs. Et ils se plieront au terrain, aux conditions nouvelles, avec une intelligence qui nous épatera. Mais il y a une chose qu'ils ne feront jamais, quelle que soit notre persévérance [...]: ils ne s'interrogeront jamais sur les causes de tous ces malheurs, ne demanderont jamais d'où ça leur vient. De quelle volonté impénétrable. Ils répareront, c'est tout, avec une patience stupéfiante [...]. Mais [...]  qu'un jour nous les voyions sortir de leurs trous en procession, avec des pancartes revendicatrices ou en psalmodiant des prières [...] ça nous épaterait bien davantage! Parce que, pour en venir à ça, à penser à ça, pour s'interroger sur ce qui ne va pas sur cette planète, sur les fauteurs inconnus de toutes ces catastrophes jusqu'à en accuser le ciel et les étoiles et tout le saint-frusquin, il ne faut plus être un rat ni même un castor. Et parce que le savoir-faire et le travail, c'est bien joli; mais s'il n'y a pas quelque chose d'autre, une révolte, une émotion, quelque chose de puissant et de passionné qui refuse de subir et exige de savoir, savoir, et développe le ciboulot, eh bien, le travail et le savoir-faire, ils resteront toujours à un niveau constant, comme l'eau des castors. Pendant des millions d'années.

Voilà ce qui fonde pour ce porte-parole de Vercors la différence essentielle entre l'homme et l'animal. Finalement, il convient de renverser la valeur des portraits. L'homme est cette conscience interrogative qui s'élève au-dessus de l'espèce animale de ce point de vue-là.

Le récit Les Castors de l'Amadeus, publié en 1960, est une variation d'un même motif que nous retrouvons dans son conte philosophique de 1952, Les Animaux dénaturés. En effet, les tropis et les Pygmées de Nouvelle-Guinée rappellent les indigènes de l'Amadeus. Ils possèdent des gris-gris, ce qui prouve que les hommes se posent des questions : « L’esprit métaphysique est le propre de l’homme. L’animal ne le connaît pas ». « L’homme se distingue de l’animal par son esprit religieux », sachant que cela est pris dans une acception large : « Esprit religieux égale esprit métaphysique égale esprit de recherche, d’inquiétude etc…Tout y rentre : non seulement la foi, mais la science, l’art, l’histoire et aussi la sorcellerie, la magie, tout ce que vous voudrez » (citations tirées des Animaux dénaturés).

Si la variation d'un récit à l'autre de Vercors est indéniable, l'inspiration des Castors de l'Amadeus est plus ancienne. Et elle ne lui appartient pas en propre. Lorsque dans l'entre-deux-guerres Vercors était encore le dessinateur Jean Bruller, il illustra plusieurs oeuvres d'André Maurois. Or, il se trouve que Vercors se souvint parfaitement d'un passage de Deux Fragments d'une histoire universelle. 1992.

Une inventio puisée dans l'oeuvre d'André Maurois

Jean Bruller collabora avec Maurois à partir de 1929 pour le récit d'anticipation Deux Fragments d'une histoire universelle. 1992. Il réitéra l'expérience avec l'ouvrage pour la jeunesse Patapoufs et Filifers en 1930. Et, en 1937, Maurois imposa au journal Marianne Jean Bruller comme illustrateur de sa nouvelle La Machine à lire les pensées. Comme l'écrit Maurois dans ses remerciements humoristiques au début de son récit de 1929, « M. Jean Bruller de la Section Terrienne » a bel et bien été un agent efficace de « l'Office interplanétaire de Coopération intellectuelle ».

Pour ces récits, Maurois honore une longue tradition littéraire. Ses récits de 1929 et de 1930 s'inspirent en effet autant de Histoire comique des Etats et Empires du Soleil (1662) de Cyrano de Bergerac, de Micromegas (1752) de Voltaire que des Voyages de Gulliver (1721) de  Jonathan Swift et des romans de Jules Verne. Les Patapoufs et les Filifers, en guerre fratricide pour la possession et l'appellation d'une île, rappellent les Gros-Boutiens et les Petits-Boutiens de Swift.

Quant au récit Deux Fragments d'une histoire universelle. 1992, il s'évade dans l'univers et nous fait rencontrer des extraterrestres comme dans les récits de Cyrano de Bergerac et de Voltaire. La nouvelle des Castors de l'Amadeus prend appui sur le second fragment. Le scientifique uranien A.E 17 décide avec ses confrères de procéder à des expériences sur les minuscules terriens qu'ils viennent de découvrir. Tout se fait à l'insu de ces terriens que A.E 17 nomme « moisissures terrestres » et « gouttelettes de gelée ». Soulever la terre devant eux, soulever des humains dans les airs, les déplacer d'un point à un autre, scinder les maisons en deux sont autant d'expériences pour observer leurs réactions et s'interroger sur ces étranges créatures. Seulement, A.E 17 a des préjugés sur les hommes avant même de les prendre pour cobayes d'un laboratoire à ciel ouvert. Pour lui, ces créatures fonctionnent par instinct. Le scientifique uranien leur dénie donc toute intelligence. L'inversion du regard pour remettre à leur place les hommes plein d'orgueil s'inscrit bien dans la tradition littéraire. Maurois rit tout autant des hommes que de cet Uranien dont les biais cognitifs invalident son approche scientifique. Les conclusions de ses observations devraient réduire à néant ses pensées aprioristes. Or, il n'en est rien et c'est l'occasion pour Maurois autant de s'amuser du second degré qu'il distille dans son texte que de réfléchir aux enjeux de la science, au relativisme des jugements et des valeurs. Ce récit réaffirme son approche universelle de l'Homme.

Jean Bruller ne pouvait que souscrire à cette approche qui était également la sienne. Manifestement, Vercors se souvint précisément de l'une des expériences du savant uranien A.E 17. Lisez l'extrait qui suit et vous comprendrez alors d'où vient l'invention des Castors de l'Amadeus:

Un autre exemple frappant de cette obéissance aveugle de l'homme à un instinct est la façon dont il reconstruit sans se lasser les hommilières en certains points de la planète où elles sont condamnées à être détruites. C'est ainsi que j'ai observé avec attention une île très peuplée où, en huit ans, tous les nids ont été démolis trois fois par des secousses de l'écorce terrestre. Pour tout observateur de bon sens, il est évident que les animaux qui vivent en ces lieux devraient émigrer. Ils n'en font rien, reprennent avec les gestes rituels les même morceaux de bois et de fer, refont avec zèle une hommilière qui sera détruite à nouveau l'an suivant.

Mais, disent mes adversaires, si absurde que soit l'objet de cette activité il n'en est pas moins vrai qu'elle est ordonnée, qu'elle prouve l'existence d'une puissance directrice, d'un esprit. Erreur encore! Le grouillement d'hommes que vient déranger un tremblement de terre est semblable comme je l'ai démontré, au mouvement des molécules gazeuses. Celles-ci décrivent si on les observe individuellement des trajectoires brisées et complexes, mais par leur grand nombre elles produisent des effets d'ensemble simples. De même si nous détruisons une hommilière, des milliers d'insectes se heurtent, se gênent dans leurs mouvements, s'agitent de la manière la moins méthodique, et pourtant au bout d'un certain temps l'hommilière se trouve reconstruite.

Tel est ce singulier intellect dans lequel il est de mode aujourd'hui de voir une réplique de la raison uranienne !

A.E 17 conçoit les hommes comme des animaux doués d'instinct, mais dénués d'intelligence. Or, le second degré du texte que les lecteurs savourent prouve à quel point A.E 17 a tort de persévérer dans ses interprétations. 31 ans plus tard, Vercors se sert de ce passage qu'il avait illustré, et prolonge l'idée de Maurois mais en en faisant un récit au premier degré: l'homme universelle est un animal métaphysique.

Article mis en ligne le 1er décembre 2020

Étude du récit Clémentine ou le retour

Réflexions sur la justice

Le récit-cadre

De cette nouvelle d'une trentaine de pages émerge principalement le personnage éponyme de Clémentine. Son histoire, à la fois tragique et émouvante, est convoquée rétrospectivement, lorsque dans un récit-cadre Gerbier, le juge ayant instruit le procès de cette jeune femme, confie à un narrateur-personnage qu'elle fut la raison ultime de son départ de la magistrature.

Le récit enchâssé sert d'exemple et d'illustration des dysfonctionnements patents de la justice française. Dans le récit-cadre, situé stratégiquement en début et fin de nouvelle, Gerbier ne cesse de dénoncer la « morale mérovingienne » de cette justice restée à « l'ère néolithique ».

Remarquons que cette technique narrative, qui confronte récit-cadre et récit enchâssé, relève d'une pratique que Vercors emprunte à la tradition littéraire. En outre, l'écrivain l'apprécie grandement. En effet, dans de nombreuses nouvelles, il met en scène un narrateur-personnage attentif au récit d'un interlocuteur. Et, au fil de sa carrière, il s'amusera à complexifier ces emboîtements : dans Tendre Naufrage, le narrateur-personnage Vergnes entend l'histoire de Marc Walter de la bouche de Peyrus ; Le Tigre d'Anvers est le lieu d'une réécriture des  Armes de la nuit et de La Puissance du Jour. Le temps a passé, le narrateur est de la génération qui n'a pas connu la guerre et l'Occupation. Il écoute donc l’histoire de Pierre Cange par Lebraz, un vieil homme qui l’a côtoyé, passeur d'outre-tombe ; dans Le Radeau de la Méduse, le narrateur-personnage retrouve les notes de la psychanalyste à laquelle s'est confié Fred ; dans Les Chevaux du temps, à la manière du Décaméron, les personnages rassemblés racontent à tour de rôle une histoire.

De l’effet de réel à la réalité

Cette technique narrative crée un effet de réel, accentué par une autre pratique de Vercors. Depuis Le Silence de la mer, l'écrivain parsème ses oeuvres d'anecdotes prélevées au réel, en particulier pour construire ses personnages ( allez voir par exemple la construction de l'officier allemand Werner von Ebrennac). Surtout, l'illusion biographique que Vercors instaure sciemment incite le lecteur à déceler dans le narrateur-personnage un reflet de l'auteur. Dans beaucoup de ses nouvelles de la guerre et de la Résistance, les différents narrateurs-personnages sont décrits, par petites touches,  comme des Intellectuels de gauche lancés dans la Résistance littéraire. Et quand rétrospectivement dans la préface des Yeux et la Lumière, Vercors s'ingénie à souligner que tous les personnages principaux ne doivent être vus que comme un seul et même homme, l'illusion biographique s'accentue, d'autant plus que la trilogie Sur ce Rivage, dans laquelle s’insère Clémentine, fourmille encore davantage de détails autobiographiques pris en charge par un « je » très proche de la figure de Vercors.

Dans le récit-cadre de Clémentine, ce « je » - quoique discret par sa présence et pratiquement non décrit - est ami avec le juge Gerbier. Or, nous pouvons rapprocher celui-ci de Jean Chazal que Jean Bruller rencontra en 1939 à Romans au 159ème régiment d'infanterie alpine où ils étaient tous deux lieutenants. Ce magistrat usa de son pouvoir en 1942 pour aider ce fondateur des  Éditions de Minuit  à aller chercher en zone sud À travers le désastre de Jacques Maritain. Jusqu'à sa mort, Vercors resta très proche de cet homme qui, comme Gerbier dans Clémentine, l'avons-nous découvert grâce aux archives personnelles, quitta « la magistrature pour se faire inscrire au barreau ».

Cette justice qualifiée de néolithique dans Clémentine l’est également devant plusieurs des épistoliers de Vercors et ses quelques réflexions sur l’abolition de la peine de mort dans ce récit de 1960 reviennent sous sa plume en 1975 dans Ce que je crois. En 1977, il s’entretiendra même de ce sujet avec Robert Badinter.

Le récit

Variation autour de la figure de la prostituée

Clémentine est l'une des innombrables variations autour de la figure de la prostituée en littérature. Cette marginale, qui oscille dans les esprits entre fascination et répulsion, est notamment mise en scène dans Boule de suif de Maupassant et dans Nana de Zola.

Nous rapprocherons davantage Clémentine du personnage de Fantine, mère de Cosette dans Les Misérables de Victor Hugo, fille du peuple acculée à devenir fille de joie. Ces deux figures de la prostituée offrent une dénonciation de la société.

Clémentine vit en Touraine dans la promiscuité et la misère, au milieu de nombreux frères et sœurs, à l'écart d'une population qui réprouve hautement cette famille. Point de relations amicales, point d'aides, point d'école pour cette famille isolée. De la couche de ses frères et de son père en Touraine, la jeune Clémentine passe à la prostitution : à Marseille, avec son frère Paulin jusqu'à son assassinat ; pendant l’Occupation à Paris sous la « protection » intéressée du propriétaire de son modeste logement. Clémentine subit d'abord son destin sans se poser de questions. Précipitée dans cette vie qu'elle n'a pas choisie, elle évolue fatalement dans une société qui la stigmatise.

Assister à la déportation d'enfants juifs la conduit, sans qu'elle s'en aperçoive consciemment, à s'interroger sur cette vie et à souhaiter « se fiche à l’eau » avant de rencontrer Exupère à qui elle se donne pour « le seul plaisir de faire plaisir ». C'est paradoxalement son arrestation puis sa déportation qui donneront un sens à sa vie : elle rencontre l'amitié, en particulier avec sa compagne d'infortune Claude, et la solidarité. À la Libération, pendant deux ans, L’Entraide, organisation d'anciennes déportées-résistantes, est un prolongement de cette solidarité humaine.

Malheureusement l'évolution historique et sociétale la renvoie inexorablement à cette prostitution et précipite son destin. Pourtant, malgré cette nouvelle déchéance qui s'impose à elle, Clémentine a évolué. Elle n'a plus le besoin d'un souteneur comme par le passé ; c'est au contraire elle qui prend sous son aile protectrice un jeune homme à peine sorti de l'adolescence. L'expérience des camps lui a appris à prendre en charge et à se prendre en charge, spécialement grâce à son amie Claude. Celle-ci d'ailleurs, après avoir géré l'organisation solidaire du camp pendant que Clémentine exécutait ses conseils, meurt symboliquement pour que Clémentine sache prendre totalement sa vie en main. Cette amie, au prénom si ambigu, a été un mentor positif dans sa vie, elle l'a aidée sans préjugés, lui a appris à lire et l'a guidée dans ce dévouement, déjà en latence chez Clémentine, et cette solidarité sans bornes.

Les hommes de ce récit font pâle figure : hommes abuseurs et profiteurs (son frère Paulin, son deuxième proxénète), hommes sans scrupules (le sous-secrétaire qui réquisitionne le logement pour lui-même alors qu'il était initialement attribué à L’Entraide avant son expulsion ; le dernier proxénète qui la dénonce à la police), hommes faibles quoique touchants pour Clémentine (Exupère, le jeune mineur). N'oublions pas les sévères représentants du pouvoir et de la société, la police et la justice implacables. Dans le récit-cadre, aux deux extrémités de la nouvelle, l'exercice de la justice s’abat impitoyablement contre des femmes, dans l'incipit toutes accusées et condamnées sans que l'on connaisse leurs crimes, surtout contre Clémentine malgré les nombreux témoignages de ses anciennes camarades déportées venues rappeler sa bravoure et son abnégation admirables.

L’expérience des camps

L'expérience des camps est restituée par traits incisifs qui rendent l'atmosphère lourde et tragique, en particulier dans cet épisode insolite pendant lequel les prisonnières nues en plein hiver rient - et sont sauvées de ce fait du froid glacial de la mort -, entraînées par le rire de Clémentine.

Décrire les camps n'est pas l'essentiel pour Vercors dans ce récit de 1960. L'écrivain les avait déjà évoqués dans Le Songe dès1945, avec l’œil exercé de l’ancien dessinateur qu’il fut, et dans Les Armes de la nuit (1946), lieu d’une interrogation sur la parole des anciens prisonniers et la difficile – voire impossible – transmission de ce traumatisme par le biais du langage. Dans Clémentine, il dévoile une autre facette de ces lieux de l'horreur : celui de l'entraide et de la solidarité entre femmes. Ainsi la dénonciation sociale du récit-cadre se double d'une réflexion philosophique théorisée en 1949 dans La Sédition humaine. L'homme s'est distingué de l'animal par une rébellion contre la Nature.

De ce fait, il se trouve isolé, parce que la Nature divise ces animaux dénaturés pour les acculer à la défaite. Sa tactique la plus habile est de rendre l'homme solitaire. L'ultime choix de ce dernier est alors de se comporter plus ou moins comme un homme, c'est-à-dire d'être volontairement solidaire de ses semblables ou non. Clémentine choisit cette solidarité qui donne pleinement sens à sa vie. Elle ne la subit plus, mais en est l'actrice, malgré la situation tragique dans laquelle elle et ses compagnes sont plongées.

De la fiction à la réalité

Ce récit se veut un hommage aux femmes résistantes. Il rejoint la préface que Vercors avait écrite en 1947 pour l’ouvrage Simone et ses compagnons, figures de résistantes. Il décrit aussi la situation de l'immédiat après-guerre à la guerre froide, c'est-à-dire de la solidarité de L’Entraide qui s'étiole progressivement au grand désespoir de Clémentine, se transforme en jalousie plus ou moins larvée, même au sein de l'association, se délite et disparaît inexorablement dès 1947, renvoyant dans ce récit Clémentine à la prostitution, puis devant la justice. Vercors témoigne de cet oubli rapide et de ce climat de déliquescence auquel il a assisté et auquel il s’est heurté politiquement, mais aussi littérairement quand il peinait, comme éditeur des Editions de Minuit, à vendre des ouvrages revenant sur cette époque que les lecteurs délaissaient.

La dernière phrase de Gerbier – « De me dire que Clémentine a été plus heureuse dans les camps de la mort que parmi nous, j'en ai froid dans le dos » - est douloureusement paradoxale. Et pour qui connaît les écrits de Vercors, elle a une résonance biographique, car elle renvoie à l'article Nous avons été heureux publié dans Le Sable du Temps (1945). Dans cet article, Vercors craint pour la pérennité de cette fraternité et de cette noblesse qu’il a découvertes en temps d’oppression. Il y regrette ces années de l’Occupation pendant lesquelles il a trouvé, non pas rivalités intestines et divergences ressurgies en ces temps où chaque écrivain et chaque camp luttent pour (re)prendre une place principale dans la sphère intellectuelle, mais une fraternité et une noblesse dans la lutte commune contre la barbarie.

Fraternité, noblesse et désintéressement dont Clémentine, prostituée déchue dans la société, a su faire preuve.

Article mis en ligne le 7 novembre 2009