Skip to main content

Tendre naufrage (1974)

Le contexte 

La genèse de l'écriture de Tendre Naufrage remonte à la Seconde Guerre mondiale. Lorsque Jean Bruller fit silence artistiquement, il devint menuisier (voir cette page sur cette tranche de vie). Ce travail difficile l'éreintait tant qu'il décida d'écrire deux pages par jour pour continuer à s'exercer intellectuellement.

Dans cette période sombre de l'Histoire, il trouva bon de composer un récit autobiographique de ses premières amours qu'il voyait rétrospectivement dans toute sa pureté. Il commença à raconter son histoire d'amour naissante, celle du jeune homme de 18 ans qu'il fut avec Stéphanie, une jeune fille de 15 ans. Il la rencontra en 1920 à Combloux, près de Mégève. Rapidement, il abandonna ce récit pour se consacrer au Silence de la mer et aux Éditions de minuit clandestines.

Nous découvrirons ce contexte tardivement, dans son premier ouvrage autobiographique, La Bataille du silence. Peut-être l'évocation dans cette autobiographie de 1967 l'incita-t-il à reprendre son roman inachevé sur cet amour de jeunesse. En effet, sa correspondance invite à penser que Vercors se remit à son manuscrit en 1967-1968 puisque, ayant conscience de l'aspect très intime de son histoire et de la divulgation d'une existence autre que la sienne, il fit lire son manuscrit aux proches de Stéphanie. La discussion date de mars 1968 avec trois personnes proches de Stéphanie, dont le romancier André Stil cousin de cette femme. Nous apprenons dans ces lettres que Vercors accepta de supprimer et de modifier des passages, mais l'échange resta tendu, parce que ses proches auraient quasiment aimé que Vercors renonce à ce récit.

L'issue ne se trouve pas dans sa correspondance. Le roman fut néanmoins édité, mais seulement en 1974 avec une évocation détaillée de ses amours avec Stéphanie.

Le résumé

Vercors se dédouble dans ce roman : la première partie de son existence jusqu'à la Seconde Guerre mondiale est prise en charge par le personnage de Marc Walter, la seconde par un narrateur-personnage apparaissant au moment de la guerre et que nous suivons jusque dans les années 70. Marc Walter, quant à lui, meurt en héros pendant cette guerre.

Le récit des amours de Marc Walter est enserré dans un récit-cadre dans lequel évoluent le narrateur-personnage et d'autres personnages qui vont parler de ce Walter. Ce récit-cadre se situe pendant la guerre, au moment où Walter n'a plus que quelques jours à vivre. Les personnages du récit-cadre délibèrent pour savoir s'ils doivent remettre à Walter la lettre qu'il vient de recevoir de Delphine, son amour de jeunesse à qui il a demandé des années après la fin de leur idylle adolescente des éclaircissements sur ce qui s'était passé entre eux et qui avait finalement avorté.

Donner ou non la réponse de Delphine à Walter ? Ce sont ces tergiversations qui poussent les hommes rassemblés à entendre le récit de leurs amours par le biais du personnage de Peyrus, confident de Walter.

Les 2/3 du roman s'appesantissent, dans une alternance entre le récit-cadre et le récit enchâssé, sur la rencontre de ces deux jeunes bourgeois en vacances avec leurs parents, sur les méandres de cet amour naissant muet, sur sa consolidation comme sur ses froids retours en arrière en raison de multiples malentendus et d'un défaut de communication. De retour à Paris, Marc Walter et Delphine se voient régulièrement, mais la distance de la jeune fille qui attend un être moins immature les éloigne progressivement au point que le jeune Marc reprend ses activités frivoles et ses séductions éphémères. Les années passent et Marc qui ne côtoie plus Delphine reçoit une invitation au mariage de cette dernière. Suivent d'autres années sans la revoir et Marc se marie avec une femme volage et dissimulatrice. Ironie du sort, pense Marc, que d'être tombé amoureux d'Emmeline, une femme infidèle (de corps et d'esprit) comme si c'était une punition à sa période de papillonnage (d'esprit uniquement) et de mensonge qui a eu raison de son histoire avec Delphine.

Les personnages du récit-cadre brûlent finalement la lettre de réponse de Delphine par crainte de faire souffrir l'homme adulte sincère et droit qu'est devenu Walter.

Walter décédé pendant la guerre, c'est le narrateur-personnage qui prend le relais pour la suite de la vie de Vercors : ce narrateur- personnage rencontre Michelle, une femme droite, sincère et fidèle, avec laquelle il rencontrera Delphine des années plus tard. Interrogée, Delphine ne se souvient plus d'avoir envoyé une réponse à Walter. Petit à petit, la mémoire lui revient. Elle fuit alors le narrateur-personnage pour ne pas révéler le contenu de sa lettre. Comme dans l'existence de Vercors, le roman s'achève sur ce non-dit. La littérature n'a pas le pouvoir de briser le silence du réel, tout en permettant de s'adonner à une douce nostalgie cathartique.

La vision des femmes et de l'amour

Comme je l'avais déjà dit dans maints articles de ce site (ici ou , notamment), Vercors départage les femmes en trois catégories : la jeune vierge pure (Delphine), la maman bourgeoise (Michelle), la tentatrice (Emmeline).

Celle qui recueille tout son assentiment, c'est bien sûr Delphine, d'abord par le fait qu'il s'agit d'un amour de jeunesse intense, ensuite par le fait que cette relation ne se confrontera jamais au réel, c'est-à-dire à la vie conjugale, à la sexualité, au temps qui passe. C'est cet amour éthéré, cette relation non consommée qui comblent l'idéal de Walter-Vercors. L'amour sans le corps, l'amour sans le sexe, c'est la vie rêvée. C'est le charme envoûtant des débuts d'une histoire amoureuse. Et le personnage de Delphine – Stéphanie dans la vie réelle – se décline dans la prose de Vercors notamment sous l'épure de la nièce du Silence de la mer ou sous les traits de Nicole des Armes de la nuit.

Michelle – Rita Barisse, la seconde épouse de Vercors dans la vie réelle – se présente comme l'épouse honnête, prolongement d'une Delphine qui abandonne sa pureté de jeune fille au moment où elle distribue des morceaux de tulle du voile de sa robe de mariée. La différence ? Michelle vient de divorcer quand elle rencontre le narrateur-personnage lui-même divorcé. Delphine, comprenons-nous implicitement, arrive vierge à son seul et unique mariage. Là réside la valeur plus estimable de Delphine dans l'idéal de Vercors. Dans son panthéon, la Vierge Delphine se hisse bien au-dessus des autres femmes. Les mariages de Delphine et de Michelle se déroulent sans accrocs, sans l'ombre d'un nuage. Deux mariages bourgeois honnêtes. Honnêtes dans le sens où le sexe est évacué. Delphine a des enfants de son mariage par l'opération du Saint Esprit ou plutôt par le silence de cette procréation lié au tabou de la société. Ces femmes sont calmes et posées, éprouvent une amitié amoureuse pour leurs conjoints et acceptent le devoir conjugal, que l'épanouissement sexuel existe ou non. Rien n'est dit ainsi, évidemment, mais tout filtre implicitement de ces trois fabriques de femmes.

Emmeline – Jeanne Barrusseaud, la première épouse de Vercors dans la vie réelle – représente l'Eve coupable qui goûte à de nombreux fruits défendus. Malgré sa relation suivie avec Walter, elle séduit de nombreux autres hommes, les retient par des promesses et ment à tous. Rien de concret sur la sexualité adultérine, mais rien de concret non plus sur sa propre sexualité avec Emmeline. Non que l'on veuille spécialement des détails crus sur ces relations charnelles, mais on aimerait plutôt une réflexion sur l'épanouissement sexuel ou non dans les couples avec la morale de l'époque. C'est un non sujet, plus par tabou que par désintérêt. J'avais démontré à cette page à quel point Vercors élude la question en se décentrant uniquement sur l'infidélité ou en taisant le sexe dans le mariage bourgeois dont on n'aurait supposément rien à dire (et cela veut tout dire).

Walter explique rester avec elle parce que les qualités surpassent toutefois ce défaut majeur qui le plonge dans les affres de la douleur. Pourtant, Vercors se complaît à énumérer les nombreuses aventures, à en faire le récit circonstancié, à détailler la duperie de cette femme indigne. Rester avec elle n'est-il pas pour lui une façon d'expier ce par quoi il avait péché dans sa jeunesse, à savoir le mensonge et la dissimulation dans ses relations féminines (mais seulement par l'esprit) ? Cette attitude a condamné son histoire avec la perspicace Delphine qui attendait de lui davantage de maturité. Walter semble se flageller ainsi.

Walter-Vercors ne cherche pas à cacher son intérêt frivole pour de multiples jeunes filles. Il explique en effet qu'avant de rencontrer Delphine, il s'enflammait vite pour une jeune fille avant que tout intérêt pour elle ne disparaisse aussi subitement qu'il était apparu quand une autre jeune fille était dans les parages. Il s'inquiétait donc de son incapacité à aimer véritablement. Parmi ses nombreuses conquêtes se détache Clémence qu'il croit aimer épisodiquement pendant trois ans, avant et après sa rencontre avec Delphine. Dans la vie de Vercors, il s'agit d'Yvonne Paraf, celle qui fut à l'origine de son premier album 21 recettes de mort violente, celle qui sera son bras droit efficace pour les Éditions de minuit clandestines. Il prend soin de détailler d'autres coups de cœur : 

  • une fleuriste à Carolles : histoire probablement réelle dans le sens où Jean Bruller passa des vacances dans cette ville.
  • une jeune fille de Bayonne au moment de son service militaire : il s'agit de Marie-Rose Hamou que Jean Bruller rencontra à Tunis. Dans des lettres à ses parents réticents, il confia son intention d'épouser cette jeune fille qu'il présenta comme pure et innocente : une Delphine-Stéphanie bis. Dans Tendre Naufrage en revanche, ces informations sont bel et bien présentes, mais avec la suite de cette relation : l'avis réservé du préfet, ami de son père, sur cette fille, sa duplicité (un passé lourd et un fiancé de rechange). Est-ce la véritable histoire de fin? Fiction et réel s'imbriquent souvent chez Vercors. 

Le point commun à toutes ces relations, c'est qu'elles restent éthérées. Le narrateur rappelle à quel point les jeunes filles bourgeoises de l'entre-deux-guerres sont « bien nées ». Comprenons : elles se réservent pour le mariage, ou presque. Les relations entre garçons et filles sont platoniques et le narrateur l'approuve totalement. Preuve en est qu'il fustige à plusieurs reprises dans le roman la jeunesse des années 70 et ce, dès l'incipit. Il exalte toute la beauté d'une histoire sans sexualité avec son côté innocent et pur, pendant qu'il condamne la nouvelle génération dépravée et nihiliste. On saisit que son regard extérieur voit ces relations entre jeunes comme dépourvues d'amour. Ce jugement aprioriste suggère l'absence de compréhension de la libération des jeunes face à l'étouffement que la société leur imposait. Les carcans moraux masquaient les souffrances d'une majorité de jeunes et faisaient peser sur eux une chape de plomb nommé tabou. Tabou sur la sexualité, tabou des violences contre les femmes et les enfants au sein des familles.

Walter ne découvrit-il la sexualité que lors de son mariage avec Emmeline ? Il avoue avoir eu une aventure sexuelle avec une femme entre toutes ses aventures éthérées. Il l'évoque au moment où une femme mariée plus mûre que Walter lui rappelle cette aventure d'un soir: « Dans le domaine physique, son expérience est des plus sommaires. Pour un garçon de dix-huit ans il n'y avait pas, en ce temps et dans son milieu, les mêmes facilités qu'il eût trouvées plus tard, avec l'accélération des mœurs. Quand même un soir de l'hiver précédent, ramené d'une surprise-party dans la vieille Panhard d'une femme elle aussi « encore jeune », un peu ivres tous les deux, il en est sorti déniaisé. Mais il ne garde qu'un souvenir confus de la manière dont la chose s'est produite, avec fort peu d'initiative de sa part, en tout cas. De sorte qu'il n'y a pas encore gagné beaucoup d'audace, même lorsque, d'occasion, l'on semble l'inviter à en montrer. Il préfère fuir et rêver » (page 103).

Trois constats à cette citation :

  • Walter insiste sur son innocence. La femme plus âgée et plus expérimentée a pris les initiatives. Il a donc des circonstances atténuantes d'autant plus que l'alcool ne le rendait plus très lucide.
  • Si un jeune bourgeois de 18 ans n'avait pas un accès au corps des jeunes filles de sa classe sociale, en revanche il avait accès à la prostitution. D'ailleurs, Vercors l'explique dans Le Radeau de la méduse, alors qu'il fait silence sur cette pratique dans cette phrase.
  • Delphine aurait déchu de son piédestal si elle avait eu une histoire d'un soir avant son mariage, alors que Walter a eu sa première relation charnelle a 17 ans. D'ailleurs lorsqu'on lui suggère sournoisement que Delphine est une dévergondée, Walter a une vision dépréciative immédiate. Le voilà soulagé lorsque la vérité est rétablie sur sa bien-aimée. Asymétrie propre aux stéréotypes que Walter intègre inconsciemment.

A deux reprises néanmoins, le narrateur est effleuré par la responsabilité de l'absence des rapprochements des corps dans l'échec de son histoire avec Delphine. Les deux jeunes gens se sont vus pendant quelques années, lorsque Delphine a entre 15 et 20 ans. Avec le temps, il aurait pu y avoir ce rapprochement sensuel. Walter se dit que « pourtant peut-être [...] cet excès de pudeur, [...] cette réserve ont pesé très lourd par la suite » (page 133). Il s'interroge encore à la toute dernière page du roman avant de se rétracter devant cette pensée si subversive : « Je me disais aussi qu'avec des mères moins excessives, avec des mœurs moins rigides et plus libres, les mœurs permissives de ce dernier demi-siècle, les deux enfants auraient connu plus de bonheur. Peut-être même évité cette désolante issue. C'était possible, quoique en même temps je me disse que peut-être au contraire, comme il arrive à ces garçons et à ces filles qui, dans leur affectation de révolte romantique, indolente, guenilleuse et sexuelle, veulent faire l'amour entre eux avec une liberté canine, peut-être cette issue eût-elle était la même, aggravée d'une rudesse pitoyable et vulgaire...[...] je restais incertain » (page 277).

Le narrateur soulève un peu le voile que ses tabous forcent obstinément à laisser baissé. In fine, toute sa personne se rebelle face à ce qu'il juge comme une animalisation obscène. Et pourtant, Walter et Delphine n'éprouvent-ils pas des sentiments sincères l'un pour l'autre ? En quoi cette concrétisation serait-elle obscène ? (pas spécialement lors de leur rencontre quand Delphine a 15 ans , mais dans les années suivantes où ils se côtoyèrent et où Walter aurait pu évoluer vers davantage de maturité pour que Delphine lui fasse enfin confiance).  Et comment peut-il généraliser sur cette nouvelle génération qui n'éprouverait aucun sentiment dans leur libération sexuelle ? Cette histoire avec Delphine reste pure à ses yeux justement parce qu'elle n'a jamais eu d'aboutissement sexuel, même dans le cadre d'un mariage qui aurait eu l'atout idéologique de transformer cette jeune vierge en femme « honnête ». Corps (indigne) et esprit (digne) sont séparés dans l'esprit de Vercors, même si à deux moments dans l'oeuvre il envisage cette solution une fraction de seconde.

Si l'histoire de Walter et de Delphine est touchante par le charme qu'elle dégage, c'est l'idéologie sous-jacente qui est critiquable. Cette idéologie est le propre d'un conditionnement intégré des normes inégalitaires. Elle est le terreau des violences qui font système encore jusqu'à nos jours.

Un examen de conscience protestant

Vercors utilisa beaucoup l'écriture de soi comme examen de conscience. Et il s'avère que c'est une pratique spécifique de l'approche protestante. Allez à cette page (à venir) lire l'article dédié à ce sujet.

Article mis en ligne le 1er mars 2025