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L'hommage de Vercors à Jacques Decour

Préambule

Vercors prononça une allocution à la mairie du IXe arrondissement de Paris, le 22 novembre 1972 lors d'un hommage à Henri d'Estienne d'Orves et à Jacques Decour. Il fit le portrait de ce dernier, Résistant pendant la Seconde Guerre mondiale, initiateur avec Georges Politzer et Jacques Solomon de deux revues clandestines: L'Université libre en novembre 1940 et La Pensée libre en février 1941. Arrêté le 17 février 1942 par la police française, il fut fusillé par les Allemands le 30 mai de la même année au fort du Mont Valérien à Suresnes, une semaine après Politzer et Solomon.

Cette allocution de Vercors fut publiée dans une biographie consacrée à cet agrégé d'allemand, celle de Pierre Favre: Jacques Decour. L'oublié des Lettres françaises. 1910-1942 (Éditions Léo Seheer, 2002). Ce discours fut l'occasion pour Vercors d'exposer les rouages de la mise en place de ce qui aurait dû être le deuxième numéro de La Pensée libre auquel il participa avec Pierre de Lescure.

La teneur du discours de Vercors sur Jacques Decour

Vercors commence par rappeler qu'il est nostalgique de la période de l'Occupation au cours de laquelle les artistes devaient rester anonymes. Cet anonymat permet une liberté dans la création, un abandon du cursus honorum, une sincérité des lecteurs du Silence de la mer devant Jean Bruller qu'il ne soupçonnait pas être l'auteur.

Il enchaîne sur son admiration pour les premiers artistes clandestins, en particulier ceux qui réussirent à publier le numéro entier d'une revue. Ce fut un modèle pour Vercors lorsqu'il monta les Éditions de Minuit clandestines avec son ami Pierre de Lescure.

Lui qui rappelle qu'il n'est pas communiste, mais leur compagnon de route d'un point de vue idéologique, s'appesantit sur le fait que des communistes étaient entrés en Résistance dès la première heure malgré le pacte germano-soviétique. La preuve lui a été fournie par la lettre qu'il reçut du communiste Jean-Richard Bloch. Dès l'automne 1940 Vercors assista à la première réunion d'intellectuels essentiellement communistes, Francis Jourdain, René Maublanc, Henri Wallon, Frédéric Joliot notamment.

En janvier ou février 1941, Pierre de Lescure lui montra d'ailleurs une revue clandestine rédigée par des communistes. Revue évidemment anonyme qui ne permit pas à Vercors de savoir que l'un des initiateurs était Daniel Decourdemanche, dit Jacques Decour. Vercors avoue qu'il n'avait jamais lu un seul ouvrage de cet écrivain au moment où il a la revue clandestine en mains. Il synthétise la pensée de Decour sur les deux points qui lui semblent essentiels: Decour a toujours eu une « volonté de conscience » et ce passionné de l'Allemagne savait faire la distinction entre les Allemands et les nazis. C'est lui qui fut lucide sur le fait que l'Allemagne était à la fois la « civilisation la plus haute et la barbarie la plus inhumaine ». Il se consacra à la lutte pour l'amitié entre les peuples, dans la revu Commune des années 30 comme dans ses revues clandestines L'Université libre, La Pensée libre, tout en participant activement « à la constitution du Comité national des écrivainsLes Lettres françaises ». Et il finit par citer les derniers mots célèbres qu'il écrivit avant d'être exécuté.

Lorsque Vercors découvrit La Pensée libre, il ne savait pas qui se cachait derrière cette revue audacieuse. Il ne l'apprit qu'après son exécution, tout comme il sut que l'anonyme Max était Jean Moulin. Vercors aurait pu connaître Decour, travailler avec lui, voire sympathiser. Mais l'époque le lui interdit pour des raisons évidentes de sécurité du réseau. Ce mystère n'en rendit que plus précieuse cette revue de combat aux yeux de Vercors.

Vercors poursuit en signalant que cette revue fut démantelée par la Gestapo, mais que ces mêmes hommes courageux bâtirent immédiatement Les Lettres françaises pour continuer la lutte intellectuelle. Il se mit à rêver que leurs actions parallèles les rapprocheraient un jour au point de se rencontrer. Hélas, « Politzer et Decour sont morts avant que je ne les ai connus ». Vercors se sent redevable des premières actions clandestines de Decour qui lui donna le courage de fonder ses propres Éditions de Minuit.

Vercors finit par parler de son rôle pour La Pensée libre: Pierre de Lescure lui dit que l'on cherchait des collaborateurs pour cette revue. Il le pressa d'écrire des articles littéraires, puis le poussa à écrire une nouvelle. Celle-ci - Le Silence de la mer - ne parut pas dans La Pensée libre à cause de son démantèlement. Quant au journal Les Lettres françaises avec le nom de Decour rappelé chaque semaine en première page, il a disparu au moment de son discours, regrette douloureusement Vercors, mais Decour ne sera pas oublié: « C'est un nom qui n'a pas besoin de monument. Il est à jamais inscrit dans notre Histoire ».

Le rôle de Vercors pour la revue La Pensée libre

Dans son discours de 1972, Vercors s'appesantit peu sur sa participation à ce qui devait être le deuxième numéro de La Pensée libre et sur les circonstances de sa disparition. C'est pourquoi il faut croiser les mémoires de Vercors, la biographie de Pierre Favre et divers autres documents pour reconstituer cette période qui précéda et lança la création des Éditions de Minuit.

Dans son autobiographie La Bataille du silence, Vercors raconte que c'est Pierre de Lescure qui lui mit sous les yeux le premier numéro de La Pensée libre. Il le lut consciencieusement avant de dire à son ami Lescure que le contenu était trop partisan pour rassembler les Résistants de tous bords. Il se chargea néanmoins d'aller trouver l'écrivain Georges Duhamel pour solliciter un article. Duhamel refusa. Vercors et Pierre de Lescure décidèrent donc d'écrire à eux deux la totalité d'un deuxième numéro moins militant, de le diffuser auprès de divers intellectuels qui, espéraient-ils, allaient ensuite se joindre à leur combat. La version du biographe de Jacques Decour diffère quelque peu: à la page 205 de Jacques Decour. L'oublié des Lettres françaises. 1910-1942, Pierre Favre nous apprend que « l'historien et romancier Jacques Debû-Bridel, connu pour ses idées monarchistes, est mis à contribution pour une étude sur la philosophie anglaise, et les deux comparses (=Vercors et Lescure) attendent une analyse de Jean Blanzat sur Giono et Montherlant, deux écrivains aux positions ambiguës. Il est également question de publier un texte ou un poème d'Aragon, un autre de René Blech, alors qu'un article de Paulhan, dont les rapports avec Lescure laisse à désirer, semble incertain »

Vercors écrivit lui-même plusieurs articles et il commença à composer son Silence de la mer. Heureusement que le numéro était déjà bien fourni en textes pour que les deux amis décident d'intégrer ce fameux récit mythique au numéro suivant. Le hasard fit bien les choses, puisque la Gestapo fit une descente dans l'imprimerie où se trouvaient tous les textes qui furent détruits. 

Ce deuxième numéro de La Pensée libre de Vercors et de Pierre de Lescure ne vit donc jamais le jour, et Vercors se retrouvant sans éditeur pour Le Silence de la mer créa avec Lescure les Éditions de Minuit clandestines. Toutefois, sans les deux hommes désormais occupés avec leur propre maison d'édition, un deuxième et dernier numéro parut bel et bien en 1942 sous l'égide de Jacques Decour. En 2013 l'Association Aragon-Triolet publia intégralement ces deux numéros avec tout un appareil critique propice à comprendre le contexte. Vous pouvez aussi les lire en ligne sur Gallica.

Vercors ne rencontra donc jamais Jacques Decour et il ne sut qu'après son exécution qui se cachait derrière ce projet résistant de La Pensée libre. Pierre de Lescure, en effet, ne le lui révéla que bien plus tard pour des raisons de prudence compréhensible en ces temps dangereux. Le biographe de Jacques Decour explique à la page 219 de son ouvrage: « Le seul dont il ignore l'existence est Jean Bruller, qui n'est pas encore Vercors. Il ne le rencontrera pas... ». Une fois le projet lancé et avant sa destruction par la Gestapo, Decour eut-il connaissance de Jean Bruller? Decour fut arrêté le 17 février, trois jours avant deux parutions, celle du Silence de la mer aux Éditions de Minuit et celle du premier numéro des Lettres françaises. Et Pierre Favre écrit à la page 246 de sa biographie que Decour ne livra aucun nom sous la torture dont celui de Jean Bruller. Cela tend à nous faire croire que Decour entendit parler de la participation de Bruller au projet de La Pensée libre.

Dernier point: lorsque Vercors inventa le prénom du personnage d'Egmont dans son roman Colères, pensa-t-il directement à Goethe ou bien à la lettre que Decour laissa à ses étudiants avant de mourir? Dans son allocution de 1972, il dit: « la dernière scène ‘ d'Egmont ‘, celle où Goethe lui fait dire: ‘ Je meurs pour la liberté. Je n'ai vécu, je n'ai combattu que pour elle. Maintenant j'offre ma vie en sacrifice. Pour sauver ce que vous avez de plus cher, mourez joyeusement comme je vous en donne l'exemple  ». Sous un autre angle, l'Egmont de Vercors est aussi un Résistant pour aider l'humanité.

Pour compléter cet article, vous pouvez lire Jacques Decour, le visage oublié de la Résistance, aller prendre connaissance de l'histoire de L'Université libre et d'une étude qui est consacrée à ce journal clandestin, voir les numéros de ce journal sur ce site qui les a tous mis en ligne.

Article mis en ligne le 1er février 2026