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Le Silence de la mer comme réponse implicite à L'Été à la Maurie de Jacques Chardonne

L'Été à la Maurie (1940)  engagement pro-allemand de Jacques Chardonne

Le contexte de la publication de L'Été à la Maurie

Dans l'article en ligne « Résignation et réaction: la NRF occupée », Jocelyn Van Tuyl explique de manière sourcée et très précise que la NRF continua d'être publiée jusqu’en juin 1940 avant de reparaître six mois plus tard, avec une nouvelle direction.

Jacques Chardonne publia L'Été à la Maurie dans le premier numéro de la nouvelle mouture, le n°322 du 1er décembre 1940. Ce texte figure en tête du sommaire de la revue de Drieu la Rochelle. Il fit reparaître ce texte cinq mois plus tard, dans Chronique privée de l’an 1940, sous le titre «  Été ». 

L'Été à la Maurie fut controversé: « Le précédent rédacteur en chef, Jean Paulhan, qualifie le texte d’"abject" et François Mauriac s’y oppose si fermement qu’il retire son engagement à contribuer à La NRF de Drieu. André Gide ne dit rien lorsque "L’été à La Maurie" paraît dans La NRF, mais quand Chronique privée de l’an 1940 est édité cinq mois plus tard, cet ouvrage devient le catalyseur de sa rupture définitive avec La NRF de guerre », écrit Jocelyn Van Tuyl. André Gide,  plus attentiste, ne dit rien publiquement de son opposition à L'Été à la Maurie, mais il publia dans Le Figaro son compte rendu de Chronique privée de l’an 1940, fustigeant l'exaltation de Pétain et la « Révolution nationale » de Vichy. Il annonça par la même occasion sa rupture avec La NRF.

Dans le paragraphe 36 du même article cité, on apprend que Jacques Chardonne réagit aux critiques de Gide dans La NRF de juin 1941. Dans son article « Voir la figure », il prétend que des écrivains - dont Gide - s’accrochent à une vision dépassée de l’Allemagne, et « [c]es lecteurs n’ont aucun désir de connaître ni de comprendre l’Allemagne actuelle ». Chardonne ne renia pas son texte, puisqu'il en proposa 4 versions: les 2 premières que l'on vient d'évoquer, la 3e version intitulée Attachements en 1943, enfin la 4e version Attachements dans Oeuvres complètes en 1955. Il en fit un toilettage successif, affirmant de plus en plus la littéralité de son texte impossible à effacer, écrit Didier Dantal dans son article « Un cas de fantomalisation du politique: les réécritures de L'Été à la Maurie par Jacques Chardonne » (Revue d'Histoire littéraire de la France, 115e Année, n°3 de juillet-septembre 2015, pages 623 à 648, avec possibilité de le lire en ligne). Pour le défendre, Chardonne présente son texte « comme une “ chose vue ”, le récit d'un témoin qui peut en parler “ parce qu'il y était  » (page 623 dudit article).

Les grands noms refusant désormais de participer à la NRF (dont François Mauriac et Paul Valéry), d'autres écrivains les remplacèrent et se montrèrent complaisants, voire favorables à l'Allemagne. Le nombre d'abonnés diminuant encouragea Drieu la Rochelle à démissionner, du moins ce fut son motif officiel. La NRF cessa de paraître après son numéro de juin 1943. 

Le texte intégral

Pour pouvoir comparer ce texte au récit de Vercors, il convient d'aller lire ses pages 7 à 16 de la NRF dont le numéro est visible sur Gallica.

N.B: Il convient de cliquer sur la flèche rouge pour avancer à la page 8, puis 9, etc.

Voici ce qu'écrit Jocelyn Van Tuyl dans les paragraphes 26 et 27 de son article:

Racontant sa visite d’un village en Charente au cours de l’été 1940, Chardonne célèbre les paysans de La Maurie, qui, à ses yeux, incarnent le véritable esprit de la France. Bien qu’ils ne souhaitent nullement être gouvernés par les Allemands, les villageois supportent la défaite de la France avec un stoïcisme admirable. Cela se comprend, car ils sont habitués à être gouvernés par des ennemis, prétend Chardonne. Et ces ennemis sont les politiciens de la Troisième République qui ont sacrifié le peuple français et ses valeurs tout en menant des batailles idéologiques : « De la part des siens on accepte tout », regrette-t-il.

L’anecdote la plus lourde de signification politique concerne Eugène Briand, un vétéran de la Première Guerre mondiale. Ce paysan aisé accueille un colonel allemand nouvellement arrivé en lui proposant un verre du précieux cognac distillé par son grand-père, un soldat des guerres napoléoniennes. Si l’aïeul de Briand a participé à l’écrasante victoire française à Iéna, signale l’Allemand, alors « nous sommes quittes ». Remarquant la « démarche traînante » de Briand, le colonel veut se renseigner : « Rhumatisme » ? «  Sciatique » ? « — Verdun », réplique le Français laconiquement. Il se trouve que l’Allemand a aussi combattu dans cette bataille décisive de la guerre de 1914-1918. Les anciens combattants sirotent amicalement leur cognac, et Briand déclare : « J’aimerais mieux vous avoir invités. Mais je ne peux rien changer à ce qui est. Appréciez mon cognac ; je vous l’offre de bon cœur ». Chardonne jurera plus tard que « L’été à La Maurie » est une histoire vraie, insistant en même temps sur le fait que Briand n’est pas un personnage de fiction. Pourtant, ce récit ressemble fort à de la propagande collaborationniste. Les valeurs « paysannes » dont Chardonne regrette la disparition – le travail, la maison, le village – font écho au slogan vichyste « Famille, Travail, Patrie » ainsi qu’à la politique du « retour à la terre ». Même le nom du paysan sert le but collaborationniste de Chardonne, selon William Kidd, car il évoque Aristide Briand, ce ministre des Affaires étrangères qui encouragea la réconciliation entre la France et l’Allemagne après la Première Guerre mondiale et qui reçut le prix Nobel en 1926.

Le Silence de la mer comme réponse intellectuelle implicite à Jacques Chardonne

La Seconde Guerre mondiale comme déclencheur des ruptures amicales de Vercors

Vercors ne s'appesantit pas sur ses ruptures amicales causées par les options idéologiques de chacun au cours de la Seconde Guerre mondiale. Il évoqua dans ses mémoires sa consternation face aux revirements de certains amis écrivains, faisant implicitement comprendre ses liens définitivement brisés avec eux: « Des écrivains, et de ceux pour qui j'avais grande estime, retournaient hâtivement leur veste, comme s'ils eussent craint de manquer le coche. Henri Lenormand, le dramaturge, l'auteur des Ratés, de Simoun, confessait d'une plume écœurante son dégoût pour lui-même d'avoir été lever le poing avec le Front populaire, en 1936, et rendait grâce au ciel et à Hitler de l'avoir désaveuglé. Luc Durtain, notre cher Luc Durtain, l'un de nos compagnons de Prague*** et qui n'en pouvait parler sans que ses yeux s'embuent, se ralliait publiquement à Pétain et appelait ses compatriotes à mieux comprendre les nouvelles idées » (La Bataille du silence, pages 876-877).

[***voyage à Prague de Jean Bruller, de Luc Durtain et de Jules Romains en tant qu'ambassadeurs du Pen-Club auquel notre dessinateur venait d'adhérer]

C'est dans Les Occasions perdues que Vercors dit sa déception face à « [s]on ami Luc Durtain qui pleurait d'émotion à Prague; Chardonne dont [il] goûtai[t] la délicatesse » (page 207).

En privé, Vercors dit plus clairement sa rupture non seulement avec Luc Durtain, mais également avec Jacques Chardonne. Le revirement de ce dernier dut être un très grand choc pour lui. Même Gerhard Heller en fut surpris. Ce «  chef de la section littéraire de la Propaganda-Abteilung, est parmi ceux que l’attitude collaborationniste de Chardonne surprend, car l’écrivain ne semblait guère prédisposé à prendre une telle position. En effet, dans un ouvrage de 1939 qui porte aussi le titre Chronique privée, Chardonne déclare que « l’esprit libéral » [...] de la France est inconciliable avec le despotisme » (paragraphe 29 de l'article cité plus haut).

Pourtant, cette trajectoire de Chardonne est-elle si inexplicable? Dans l'article en ligne « Jacques Chardonne et la Nouvelle Revue Française 1920-1940 », Martyn Cornic rappelle que « Chardonne exprime une sensibilité conservatrice et une profonde inquiétude face aux bouleversements sociaux. Il critique les contradictions de la société bourgeoise tout en dénonçant avec force les violences attribuées au régime soviétique », et « Dans ses textes publiés dans la NRF, Jacques Chardonne développe une vision nostalgique de la France provinciale, incarnée par Barbezieux, sa ville d’enfance. Il y décrit une société simple et harmonieuse, où le bonheur existait naturellement avant les bouleversements modernes. Cette représentation idéalisée s’oppose à l’idée selon laquelle le bonheur collectif devrait être construit par des révolutions politiques ».

L'évolution de la pensée de cet anti-moderne (selon Antoine Compagnon) s'oriente vers un conservatisme de plus en plus marqué. Cette orientation idéologique se radicalise après la défaite française de 1940, et L'Été à la Maurie montre que Chardonne transforme l’expérience de l’Occupation en véritable «conversion » idéologique. Martyn Cornic conclut ainsi:

Le critique et philosophe Raymond Aron analyse ce parcours comme la conséquence logique d’un conservatisme nostalgique : Chardonne aurait espéré retrouver, grâce à l’ordre imposé par l’Allemagne nazie, la stabilité et le bonheur provincial symbolisés par Barbezieux. Ainsi, selon Aron, l’antimodernisme de Chardonne aurait progressivement conduit à son engagement collaborationniste.

L'article de William Kidd, « French Literature and World War II : Vercors and Chardonne »

Vercors lut-il L'Été à la Maurie de Chardonne? S'il ne le signala jamais explicitement, en revanche il informa les lecteurs de son autobiographie La Bataille du silence que « La Nouvelle Revue française venait en effet de reparaître » (page 901), preuve probable qu'il lut ce premier numéro. Peut-être alors pouvons-nous voir dans Le Silence de la mer , écrit en octobre 1941, un contre-discours à L'Été à la Maurie, publié 11 mois plus tôt.

L'article de Jocelyn Van Tuyl propose en note 68 une longue explication du parallèle que nous pouvons établir entre les deux textes, et il nous met sur la piste d'un intéressant article de William Kidd sur la question. 

Les similitudes identifiées par William Kidd sont en effet frappantes. Chardonne décrit la Charente, où Jean Bruller (pseudonyme : Vercors) a aussi passé une partie de l’été 1940, et où l’on peut deviner que l’action du « Silence de la mer » se déroule. Dans les deux histoires, une famille française est obligée d’héberger un officier allemand d’une correction exquise et parlant parfaitement le français. (Une référence à l’« excellent français » du colonel est omise dans la version du texte de Chardonne qui paraît dans La NRF [Jacques Chardonne, « L’été à La Maurie », op. cit., p. 11].) En outre, les deux textes traitent du « thème de la réconciliation et du dialogue entre vainqueurs et vaincus » – toutefois avec des objectifs politiques opposés (William Kidd, « French Literature and World War II : Vercors and Chardonne », Forum for Modern Language Studies, vol. 23, nº 1, 1987, p. 38-40).

Kidd montre que Vercors et Jacques Chardonne vivent pratiquement la même expérience :

  • tous deux sont en Charente durant l'été 1940
  • tous deux observent l'arrivée des Allemands
  • tous deux assistent aux réactions de la population après la défaite

Entre sa démobilisation en Isère à la fin du mois de juillet 1940 et son retour à son domicile à Villiers-sur-Morin, Jean Bruller rendit visite à la famille par alliance de sa sœur Denise à Bussac, en Charente, où son épouse, ses jumeaux de 6 ans et sa mère Ernestine s'étaient réfugiés pendant les hostilités. Cet épisode familial ne fut pourtant pas sans importance dans l'enchaînement des événements qui allaient transformer le dessinateur-graveur en l'auteur de l'un des textes français les plus célèbres de la Seconde Guerre mondiale, Le Silence de la mer. C'est en effet dans le train à destination d'Angoulême qu'il accomplit son premier acte spontané de « résistance », en envoyant délibérément deux marins allemands en route vers Bordeaux dans une mauvaise direction. Et c'est au cours de la semaine qu'il passa près de Saintes qu'il observa pour la première fois — et déplora — les réactions de la population locale face à la défaite et à l'Occupation. Par l'une de ces coïncidences qui marquèrent à plusieurs reprises les débuts de la carrière de Vercors, il se trouvait alors, à peu près au même moment et sous la même latitude, à observer les mêmes phénomènes qu'un autre témoin, mais à en tirer des conclusions très différentes. Il s'agit, bien entendu, de Jacques Chardonne, dont l'article L'Été à la Maurie fut publié dans la Nouvelle Revue Française en décembre 1940, puis repris en février 1941 dans Chronique privée de l'An quarante, comme je l'ai dit plus haut.

Autrement dit, les faits sont comparables. Ce qui diverge, c'est l'interprétation morale. Pour Kidd, cette proximité géographique et chronologique permet une comparaison presque expérimentale : mêmes circonstances, conclusions radicalement différentes.

Chardonne interprète la défaite comme une sorte de vérité historique. Il présente notamment la défaite comme la conséquence de la décadence française, l'Allemagne comme une puissance jeune, disciplinée et victorieuse, la collaboration comme une politique réaliste plutôt qu'une trahison. Il ne s'agit pas encore d'un nazisme doctrinal mais d'une acceptation de l'ordre nouveau, fondée sur le constat de la supériorité allemande.

À l'inverse, Vercors perçoit immédiatement l'Occupation comme une atteinte à la dignité nationale. Le premier geste raconté dans ses mémoires — envoyer deux marins allemands dans une mauvaise direction — est interprété par Kidd comme le premier acte d'une résistance instinctive plutôt qu'organisée.

Kidd soutient que Le Silence de la mer n'est pas seulement un récit patriotique. Il constitue aussi une réponse intellectuelle aux écrivains qui prônaient l'accommodement avec l'Occupant. Le personnage de Von Ebrennac est précisément construit pour démontrer qu'un Allemand peut être cultivé, qu'il peut aimer sincèrement la France, qu'il peut croire à une réconciliation franco-allemande. Mais cette possibilité échoue, parce que le système nazi transforme toute bonne volonté individuelle en instrument de domination.

Ainsi, Vercors refuse la conclusion de Chardonne : c'est la nature politique du régime que les Allemands servent qui est le problème central.

Kidd insiste sur le fait que le silence des deux Français n'est pas une passivité. Il constitue un langage. Le refus de répondre à Von Ebrennac affirme plusieurs choses simultanément : la reconnaissance de son humanité, le refus de toute complicité, l'impossibilité d'un dialogue tant que dure l'Occupation. Autrement dit, le silence est déjà une forme de résistance. Cette lecture permet aussi d'expliquer pourquoi le livre fut considéré comme l'un des premiers textes emblématiques de la Résistance clandestine.

Enfin Kidd oppose les fonctions que Chardonne et Vercors attribuent à l'écrivain. Chez Chardonne, il s'agit d'observer, d'accepter les réalités historiques, de préserver une culture bourgeoise menacée. Chez Vercors, il s'agit au contraire d'intervenir moralement, de défendre certaines valeurs universelles, d'utiliser la littérature comme acte de résistance.
Pour Kidd, cette divergence annonce deux traditions intellectuelles françaises qui continueront à s'affronter après 1945 : celle de la lucidité réaliste, volontiers accommodante envers le fait accompli, et celle de l'engagement moral, incarnée par Vercors.

Le texte de Chardonne de 1940 et le récit de Vercors, écrit en 1941 (mais publié début 1942, le temps que les Éditions de Minuit se mettent en place) constituent un véritable dialogue à distance. Le Silence de la mer peut être lu comme une réfutation implicite de la vision développée par Chardonne dans L'Été à la Maurie. La thèse de Kidd invite à lire le récit de Vercors non seulement comme un manifeste de la Résistance, mais aussi comme une réponse littéraire aux discours de l'acceptation de la défaite diffusés dès l'automne 1940 par des écrivains comme Chardonne.

La note 68 de l'article de Jocelyn Van Tuyl commençait par cette phrase: « Le texte de Chardonne ressemble tellement au “ Silence de la mer ” de Vercors que Gérard Loiseaux interprète cette dernière nouvelle comme une parodie de “ L’été à La Maurie  ». Pouvons-nous interpréter jusque là le premier récit de la Résistance que Vercors publia? Didier Dantal rejoint cette idée dans son article que j'ai déjà cité plus haut « Un cas de fantomalisation du politique: les réécritures de L'Été à la Maurie par Jacques Chardonne » (Revue d'Histoire littéraire de la France, 115e Année, n°3 de juillet-septembre 2015, pages 623 à 648).

Didier Dantal insiste longuement sur le fait que L'Été à la Maurie serait caricatural par un mélange constant entre poétique et politique avec le topos poétique du village français pittoresque et le topos politique du « bon Allemand ». Réside donc dans ce texte un potentiel parodique par son caractère excessif. D'où il suscite d'autres textes qui viennent le contredire, tel Le Silence de la mer qui agit comme un contre-discours, une contre propagande. Le récit de Vercors, poursuit Didier Dantal, est l'antithèse exacte et l'antidote de L'Été à la Maurie. Il est comme un contre-Été de la Maurie. Vercors ne le mentionna jamais expressément, mais le texte de Chardonne est la source fantôme du récit de Vercors. Ce dernier est une parodie lui aussi, car tous les deux sont des hyperboles (selon la longue démonstration antérieure de Didier Dantal dans son article): le silence hyperbolique du Silence de la mer se présente comme l'exacte inverse au texte de Chardonne qui met en scène le dialogue entre Eugène Briand et l'officier allemand. Didier Dantal déclare:

Ce n'est plus la parole qui fait la parabole, mais le silence, dans sa formulation hyperbolique. Dans les deux cas, l'excès de la situation commande l'excès de sa représentation quand bien même celle-ci est porteuse d'orientations politiques antinomiques.

Par sa vision utopisante, à la manière du texte de Chardonne, le récit de Vercors ressemble à une « idylle » selon le terme même utilisé par Jean-Paul Sartre dans Qu'est-ce que la littérature ? (1986), pour expliquer que dès la fin de 1942 on ne comprend plus ce mythe de l'officier « korrect » qu'est Von Ebrennac.

Didier Dantal prouve enfin que Le Silence de la mer est déjà virtuellement présent dans le texte de Chardonne de deux manières:

  • par la tentation du silence

En effet, ce silence est envisagé chez Chardonne dès la première page de son texte : « Puis elle se tait. Il y a comme un silence dans ses gestes ». Il y a une mise en gestes du silence, en opposition avec la gestualité de l'offrande du cognac comme fraternisation franco-allemande. C'est cette gestuelle que Le Silence de la mer développera.

  • Par la bibliothèque

Le « bureau » avec « Sur les rayons, tous les classiques » devient « bibliothèque » de la première version du texte de Chardonne à la deuxième version.  Cet emblème du rapport sacralisé à la culture revient à la fin avec l'officier qui reparle de la bibliothèque en remarquant le Banquet de Platon. Werner von Ebrennac montre lui-même un rapport très étroit à la bibliothèque de ses hôtes. Dans les deux textes, la bibliothèque symbolise la pérennité de la culture française. Nonobstant, elle perdure sous occupation allemande selon Chardonne, alors qu'elle est en danger chez Vercors. Je vous incite à relire mon article « La bibliothèque dans Le Silence de la mer, un espace symbolique ».

Mes remarques complémentaires

Dans les deux textes, l'arrivée des Allemands est quasi similaire sur bien des points: le bruit de l'arrivée précède l'apparition des militaires; ceux-ci demandent à leurs futurs hôtes contraints et dans un français approximatif, si une chambre est disponible; le personnage principal, le plus gradé de la troupe, arrive lorsque tout est prêt pour l'accueillir et s'adresse courtoisement à ses hôtes. 

L'Été à la Maurie

Le Silence de la mer

page 8: « Une automobile trapue et verdâtre s'arrête [...]. Elle a entendu, vers Cognac, un bruit nouveau, comme un ronronnement terrible d'une machine à coudre, et qui ne va pas cesser durant des jours et des nuits ». Événement insolite dans un village tranquille où on « n'entend guère, certains jours, que la brise dans les peupliers et leur bruit de perles remuées .... » (page 10). 

page 10

« Il sciait du bois lorsque l'une de ses petites-filles accourut:

-Grand-papa, des messieurs soldats dans la cour!

[...] Un officier allemand s'avança vers Briand et, après un salut, lui dit:

-Le vieux monsieur a-t-il deux chambres pour officiers et une pour bureau

 [...] 

Officiers et soldats s'installent. Quelques jours  plus tard, une automobile s'arrête devant le portail. Claquement de talons pour la sentinelle, un colonel entre dans la cour.

L'officier présente Briand.

-Le Monsieur propriétaire.

-Eh! bien! monsieur, vous pouvez vous rendre compte que les Allemands ne tuent et ne pillent personne, dit le colonel en excellent français »

« Il fut précédé par un grand déploiement d'appareil militaire [...] Ils me parlèrent, dans ce qu'ils supposaient être du français. Je en comprenais pas un mot. Pourtant je leur montrai les chambres libres. Ils parurent contents.

[...] Puis le matin du troisième jour, le grand torpédo revint. [...] Il descendit et, s'adressant à ma nièce dans un français correct, demanda des draps.

[...]Ce fut ma nièce qui alla ouvrir quand on frappa. [...] Ma nièce avait ouvert al porte et restait silencieuse. [...] L'officier, à la porte, dit: “ S'il vous plaît ”. Sa tête fit un petit salut. Il sembla mesurer le silence. Puis il entra ».

 Mais là où Chardonne fait dialoguer ses personnages, Vercors choisit le discours indirect avant l'arrivée de von Ebrennac, puis le monologue de ce dernier face au silence immuable de l'oncle et de la nièce.

Autre point commun, mais avec un transfert: Eugène Briand boite car c'est un mutilé de Verdun, Werner von Ebrennac « avait une jambe raide » au point que « les pas de l'Allemand résonnèrent dans le couloir, alternativement forts et faibles ». Ces ressemblances incitent effectivement à penser que Vercors produisit son récit en fonction de celui de Chardonne.

L'émoi de 2022 à Saint Brice

A Saint-Brice, en Charente, le maire a suscité des remous en publiant L'Été à la Maurie de Jacques Chardonne dans le bulletin municipal de février 2022. Allez lire l'article qui en parle. Le maire s'est excusé, justifiant qu'il ne connaissait pas les opinions collaborationnistes de l'auteur. 

Article mis en ligne le 1er septembre 2026.