La Saintonge, Vercors...et Denise Bruller
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« La Saintonge, ma deuxième patrie »
Dans un guide touristique Gallimard, nous pouvons trouver une citation de Vercors affirmant que la Saintonge est sa deuxième patrie. Phrase quelque peu énigmatique même lorsque dans ses autobiographies il évoque la Charente, plus précisément la ville de Saintes, puisqu'il ne contextualisa jamais cette référence géographique. Tentons donc de débrouiller cette mystérieuse information.
La Saintonge comme deuxième famille
Les mentions de la Charente dans ses ouvrages
C'est dans ses mémoires que Vercors cite la Charente comme lieu de villégiature. A l'été 1940, plus précisément début août, Jean Bruller est démobilisé et il rentre à Paris sans s'y attarder puisque sa famille s'est installée en Saintonge. Dans La Bataille du silence (Omnibus, page 871), voici ce qu'il écrit: « Néanmoins mon premier souci fut d'aller voir en gare d'Austerlitz si l'on pouvait se rendre en Saintonge. [...] Un train, quelle chance, partait le lendemain matin pour Angoulême. Là je trouverais un tortillard qui fonctionnait encore entre les deux Charentes. Je pourrais être à Saintes dans la soirée ».
Il se montre plus précis dans le deuxième tome de Cent ans d'Histoire de France, Les Occasions perdues: il a décidé de rejoindre son épouse Jeanne et leurs jumeaux. Jeanne, explique-t-il, vient d'obtenir son permis de conduire et elle est partie en Charente avec leurs enfants. La mère de Jean Bruller, Ernestine, est également là-bas. La Charente étant en zone occupée, Jean Bruller craint pour sa famille : « D'abord parce que je m'inquiète pour ma famille: soudain plus de nouvelles et dans sa dernière lettre, qui date de trois semaines, ma mère me parlait de colons allemands s'installant en Charente. Depuis, plus rien ». Mais nous n'en saurons pas davantage sur ce lieu de retrouvailles avant qu'ils ne regagnent leur maison de Villiers-sur-Morin.
Toutefois, ce lieu semble travailler l'esprit de l'écrivain qui aime allier imaginaire et anecdotes autobiographiques. En effet, la Saintonge reparaît sous sa plume dans son célèbre récit clandestin Le Silence de la mer. Voici les paroles qu'il met dans la bouche de son officier allemand Werner von Ebrennac: « Quand nous sommes entrés à Saintes, poursuivit-il après un silence, j'étais heureux que la population nous recevait bien. J'étais très heureux. Je pensais : Ce sera facile. Et puis, j'ai vu que ce n'était pas cela du tout, que c'était la lâcheté ». Il était devenu grave. « J'ai méprisé ces gens. Et j'ai craint pour la France ».
Jamais pourtant Vercors ne contextualisa les raisons qui poussèrent sa famille à résider un temps en Charente pendant la Seconde Guerre mondiale. Et jamais il ne signala que cette région était un pied-à-terre régulier pour lui. Il faut donc fouiller dans sa famille élargie pour comprendre cet attachement à la région.
Les Bruller et les Fort
Un article de presse semble nous mettre sur la piste, malgré des erreurs factuelles: « Le Silence de la mer » : un succès de la Résistance né en Charente-Maritime, dans la clandestinité. Cet article évoque le hameau de Rochefollet, à Bussac-sur-Charente, à 9 kilomètres de la ville de Saintes, ce qui permet de situer avec une plus grande précision la localisation dont parlait Vercors dans ses mémoires. En début d'article, une information capitale émerge: Vercors résidait chez Gustave Fort. Or, si Vercors n'est pas le gendre de Gustave Fort comme le stipule l'article, il a bel et bien un lien avec celui-ci. Gustave Fort était le père de Pierre Fort que Vercors évoque souvent dans ses mémoires. Pierre Fort est son beau-frère, le mari de Denise Bruller, sa soeur aînée née en 1899. De plus, Gustave Fort fut le témoin de mariage de Jean Bruller le 22 janvier 1931. Donc, si Vercors se rendit régulièrement près de Saintes, c'est parce qu'il y retrouvait sa soeur Denise, son mari Pierre Fort et leurs enfants. Il se réfugia chez sa deuxième famille par alliance.
Ajoutons que la femme de Vercors, Jeanne, affectionne aussi cette région. Le père de Jeanne, Ernest Barusseau, est charentais. En 1918, les parents de Jeanne divorcent lorsque cette dernière est âgée de 11 ans. Elle vécut alors chez ses grands-parents en Charente pendant 6 ans, avant de demander son émancipation à 17 ans.
La Saintonge se révèle donc bien être une patrie de coeur pour les Bruller. Et si Vercors rédigea Le Silence de la mer à Villiers-sur-Morin - et non à Rochefollet comme le raconte l'article-, il se souvint de la lettre de sa mère Ernestine, datée de juillet 1940, sur les « colons allemands s'installant en Charente ». Vercors glissa cette information réelle dans ce récit clandestin qu'il commença à rédiger au début de l'année 1941 quand Pierre de Lescure l'enrôla pour écrire dans ce qui devait être le deuxième numéro de La Pensée libre de Jacques Decour (voir mon article sur le sujet).
L'histoire d'amour de Denise Bruller et de Pierre Fort
Denise (Berthe, Marie) Bruller naquit le 8 février 1899 à Paris dans le 15e. Elle mourut le 14 septembre 1968 à Neuilly-sur-Seine. Comme son frère Jean, elle eut la chance d'avoir des conditions concrètes de vie favorables, avec un capital économique, culturel et symbolique. Ainsi, à Paris-Plage, dans la résidence secondaire de leurs parents, la petite Denise se distingue à un concours de la Fête des enfants, au casino municipal. Dans cet article du 31 août 1908, le journal Comoedia évoque le premier prix de piano et le prix d'excellence de déclamation de cette petite fille de 9 ans.
Adolescente, elle rencontra son voisin Pierre Fort (1896-1983). Les jeunes gens tombèrent amoureux. Pendant la Première Guerre mondiale, cette étudiante à la Sorbonne correspondit avec son fiancé parti à la guerre. C'est l'objet de ce touchant article et de la vidéo: Pierre et Denise : une histoire d’amour en 14-18 - Caminteresse.fr.
A son retour, les jeunes gens se fiancent en novembre 1918 et ils se marièrent le 25 février 1920 à Paris dans le 6e arrondissement. Plusieurs journaux annoncent ces événements. Nous apprenons que Pierre Fort est lieutenant au 43e d'infanterie, décoré de la Croix de Guerre (cinq citations), fils de Gustave Fort, secrétaire Général du Crédit Foncier de France. De cette union naquirent 4 enfants: Jacques Bernard né à Paris dans le 14e le 13 décembre 1920, mais décédé le 10 mars 1923 (Vercors évoque ce malheur dans ses mémoires), Jean-Pierre, Jacqueline et Thierry.
Diplômé de l'École du Louvre, il commença sa carrière comme journaliste à L'Éclair et à La Liberté, puis il travailla aux services de presse du Crédit lyonnais et du Crédit national de 1925 à 1940. Enfin, à partir de 1947 et jusqu'à sa retraité, en 1970, il dirigea le service de la presse financière et économique à France-Soir.
Le couple partagea son existence entre Paris et la Charente. Pierre fort est très actif en Saintonge: dans les années 1970, les Amis des musées de Saintes le choisirent comme président. Il encouragea alors la vie artistique saintongeaise et enrichit par ses dons les collections du musée des Beaux-Arts de Saintes. Il fut élu à l'Académie de Saintonge de 1972 à 1983, et il fonda le prix Gustave-Fort en hommage à son père (1862-1944) fervent Républicain qui fut maire de Bussac pendant 15 ans. La carrière de Gustave fort est brillante: rédacteur au Ministère des Finances, Contrôleur central du Trésor, Caissier-payeur central jusqu'en 1913, Secrétaire Général au Crédit Foncier de France, Directeur honoraire du Ministère des Finances à Paris, avant de regagner sa région natale après sa retraite en 1926. Gustave Fort acheta alors Rochefollet en 1928 pour s'y installer en 1929. Il s'essaya aussi à l'écriture sur sa Saintonge, notamment le poème de 1937 Sur le rocher de Rochefollet - Rochefollet, Sous les ombrages de Rochefollet en 1942, Le faune de Rochefollet - Rochefollet. La Ville de Saintes possède une place à son nom.
Denise Bruller et Pierre Fort se rendirent souvent dans l'ermitage de Rochefollet dont il hérita au décès de son père. C'est là que Vercors venait régulièrement retrouver sa soeur et sa famille par alliance.
Article mis en ligne le 1er avril 2026