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Anne Boleyn (1985)

Une défense des femmes, si ce n'est une lecture féministe

Vercors publia Anne Boleyn en 1985. Il offre une réécriture historique centrée sur le destin tragique de cette reine d’Angleterre. (1501-1536) que le Roi Henri VIII épousa après avoir divorcé de sa première épouse Catherine d'Aragon. Nous découvrons la figure d'Anne Boleyn par le prisme d'une narratrice qui fut sa grande amie et confidente.

Vercors lui même qualifia son livre d’ « essai d’histoire partiale ». Il ne revendiquait pas l’objectivité neutre d’un historien académique, mais proposa une lecture engagée et personnelle de l’événement historique — une lecture qui voulait réhabiliter Anne Boleyn comme actrice majeure de l’Histoire. Il ne l'aborda pas comme une simple fresque historique romanesque. C'est pourquoi nous pouvons nous demander si l'écrivain mit en scène cette Reine dans un souhait de défendre les femmes, voire de faire une critique des rapports de pouvoir patriarcaux.

La complexité psychologique d'Anne Boleyn

Contrairement à beaucoup d’historiens qui présentent Anne comme une figure secondaire — surtout célèbre parce qu’elle fut la mère d’Élisabeth Iᵉʳᵉ — Vercors soutient que c’est elle qui a activement poussé Henri VIII à rompre avec l’Église de Rome. Cette rupture ne serait pas simplement le résultat de la volonté du roi d’obtenir un divorce, mais autant l’effet de l’engagement politique et religieux d’Anne elle même.

Anne n’est donc pas seulement une figure romantique ou tragique : elle incarne une femme intelligente, cultivée et audacieuse, face à la pusillanimité de son mari Henri VIII. Vercors insiste sur la complexité psychologique d’Anne, qui navigue entre séduction, manipulation politique et survie personnelle. En effet, elle séduit volontairement le Roi, sans être amoureuse de lui et bientôt se voit détrôner Catherine d'Aragon, parce qu'elle est déçue que la Reine soit si dévouée à Rome. Cette Reine ne peut donc pas jouer le rôle d'intercesseur pour les idées d'Anne (page 88 de l'ouvrage). Anne Boleyn utilise donc de subtiles stratégies pour la remplacer auprès du Roi, d'autant plus que Catherine ne peut enfanter un héritier mâle. Une fois devenue Reine, Anne aura la même crainte : elle accoucha d'une petite fille – Elisabeth Ière – au grand désespoir du Roi, puis se crut faussement enceinte, enfin eut un garçon mort-né, ce qui accéléra la chute d'Anne aux yeux du Roi qui s'en débarrassa.

Toutes ses démarches, plus ou moins sombres, ne sont pas le fruit d'un esprit dérangé et cruel. Elles soulignent l'ambition d'Anne Boleyn pour son pays. Dans son esprit, la fin justifie les moyens. De ce fait, elle offre un portrait ambivalent d'elle-même.

Anne comme moteur de l'Histoire

Selon Vercors, Anne n’était pas une simple victime de circonstances ni une « épouse ambitieuse » au sens convenu. Selon lui, elle aurait lutté avec constance et acharnement pour entraîner Henri dans le schisme avec Rome. Elle aurait fait preuve d’une stratégie politique réelle et intentionnelle, jusqu’à accepter l’excommunication — un acte extrêmement grave à l’époque. 

Anne Boleyn est dépeinte comme une femme d’État à part entière, et non comme une simple « reine sans tête ». Contrairement à la légende qui la présente comme une ambitieuse dérisoire, Anne aurait poursuivi une grande politique, jusqu’à accepter l’excommunication pour défendre ses idées et son rôle.

Elle n’était pas seulement une charmante compagnie. Elle avait des convictions religieuses certaines, ses lectures et ses influences théologiques l'attestent.

La lutte d’Anne est donc une lutte politique autant que religieuse : pour elle, la rupture avec Rome n’est pas un caprice, mais une grande décision historique. 

Les femmes piégées par le patriarcat

L'ouvrage Anne Boleyn met en lumière la condition des femmes dans une société dominée par les hommes, où le destin d’une reine se trouve déterminé par des alliances politiques, le désir masculin et le pouvoir dynastique.

Cette femme intelligente, cultivée et audacieuse est confrontée aux limites imposées par le patriarcat de la cour Tudor.

Sa chute – condamnée pour adultère, trahison et inceste – révèle la brutalité d’un système où la femme n’est jamais maîtresse de son destin. Une lecture féministe souligne ainsi la dénonciation implicite des mécanismes de domination masculine et de la violence institutionnelle contre les femmes.

Dans ce récrit rétrospectif, la narratrice, élevée avec elle et amie intime, comprend qu'Anne veut « réaliser certaines aspirations ». La narratrice lui rappelle alors :

« Des aspirations, une jeune fille convenable ne peut en avoir qu'une : trouver un bon mari.

-Dis plutôt se le faire imposer par son père » (pages 77-78).

Anne se montre très consciente des rapports de domination entre hommes et femmes. Et ne pouvant aller au bout de son projet puisque le Roi la fera décapiter, elle confie à la narratrice qu'elle place ses espoirs dans la future règne de sa fille Elisabeth : « je saurai bien l'éduquer dans mes vues » (page 182). Elle veut, comme testament, que sa fille ait la maîtrise des mers quand elle gouvernera. Elle confiera cette tâche éducative à la narratrice et elle réussit son œuvre :

« Comme sa mère, elle a compris combien, pour le destin de l'Angleterre, il est devenu vital d'en faire une île anglaise, et pour cela d'en imposer partout la langue, à la Cour, dans les lettres, au théâtre, pour la diplomatie » (page 285).

Dans la sillage de sa mère, Elisabeth travailla pour bâtir une marine redoutable en vue d'une « indépendance indestructible » (page 285).

Cette lecture féministe pourrait également se déceler jusque dans l'évocation de la sexualité. On apprend que Catherine d'Aragon est « prude » et que « le lit conjugal lui semblait un lieu de perdition sans même la compensation du plaisir » (page 51). Peut-être pourrions-nous penser que l'éducation puis l'expérience des filles en ce domaine conduit à la haine du corps. Toutefois, Anne Boleyn est également peu attirée par le sexe. Elle se révèle très pieuse aux pages 77-78 : « il est pour une jeune fille convenable d'autres hymens qu'un bon mari » : le Christ. Et nous apprenons la couche royale lui sert de stratégie politique par laquelle elle doit passer obligatoirement : « il m'a fallu forcer mon peu de goût pour ces choses-là » (page 138). Et elle ne partagera pas « les débauches auxquelles sous mes yeux toute la Cour – sauf elle – s'abandonnait » (page 260). C'est une nouvelle Princesse de Clèves, vertueuse. Son désir est tout entier tourné vers son grand projet pour l'Angleterre. En cela, elle ressemble à de nombreux personnages principaux sous la plume de Vercors : ils sont célibataires (Paul Mirambeau dans Colères , Florence et Quota dans Quota ou les Pléthoriens, notamment) ou bien ils sont bercés par une conjugalité bourgeoise qui rappelle davantage une camaraderie affective et intellectuelle sans sexualité ou presque. Comme toujours dans sa prose (voir notamment cet article ou celui-ci), sur cette question, Vercors montra le peu d'émancipation qu'il accordait aux femmes, mais également aux hommes.

Cette première lecture - une forme de féminisme visible dans cette biographie qui réhabilite la figure de la Reine d'Angleterre Anne Boleyn - doit être complétée par d'autres interprétations qui enrichissent l'approche de cet ouvrage et qui sont déclinées ci-dessous.

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Article mis en ligne le 8 mars 2026.