Skip to main content

Saint-Germain-des-Prés

Saint-Germain-des-Prés

Dans le catalogue d'exposition sur Saint-Germain-des-Prés 1945-1950, pour l'exposition du 6 octobre 1989 au 7 janvier 1990, Vercors écrivit le texte intitulé « Saint-Germain-des-Prés avant Saint-Germain-des-Prés », en mars 1989, aux pages 6 à 11.

Vercors commence par évoquer ce quartier historique autour de l’abbaye Saint-Germain, situé dans le 6e arrondissement de Paris, en rapprochant les années 1945-1950 des années 20 afin de signifier qu'une « vie littéraire étincelante » existait déjà:

Pour nous autres octogénaires, il n'est depuis le début qu'un seul  « Saint-Germain-des-Prés », un seul d'un bout à l'autre comme se succèdent le jour et la nuit...

Vercors se plaît ensuite à évoquer sa jeunesse dans son quartier si animé: son enfance « entre le boulevard Saint-Michel et la rue des Saint-Pères » et le jeune adulte souvent attablé « au moins une heure aux Deux-Magots ». Cet arrêt permettait au jeune Bruller de regarder le fascinant « va-et-vient des écrivains célèbres », de rencontrer amis et connaissances pour des discussions passionnées. 

Vient alors l'évocation de la librairie du Divan tenu par l'éminent spécialiste de Stendhal, Monsieur Martineau. Le jeune Jean Bruller osa lui adresser la parole au bout d'un certain temps et il se sentit sous le charme de ce personnage. Puis Vercors passe à la librairie La Porte étroite, dépendante de la librairie Champion (Champion fut en 1931 leur témoin de mariage). Or, j'en ai déjà parlé dans mon article précédent, c'est la librairie tenue par sa future épouse Jeanne que Vercors décrit avec éloge: « la plus jeune gérante de Paris (elle n'avait pas vingt ans) mais non moins compétente en éditions originales ». L'atmosphère littéraire de ce lieu, entretenue par « la grâce de la jeune fille », animait la librairie qui ne désemplissait pas, ce qui permettait de « nouer des amitiés, à la façon d'un salon littéraire »

C'est l'occasion pour Vercors d'évoquer ses rencontres avec Jean Tardieu (pour lequel il rendit hommage dans un des Cahiers de L'Herne), Jean Prévost (pour lequel il rendit également hommage), le poète Robert Ganzo, trop oublié à son goût, les surréalistes Paul Eluard et Robert Desnos, les scénaristes Pierre Bost et Jean Aurenche, Roger Vitrac, René Crevel, Antonin Artaud. Par contre il y croisa peu Louis Aragon, rarement Jean Cocteau, une fois Jean Giraudoux, jamais André Breton. Tout ce beau monde se retrouvaient aux Deux-Magots, avec Jean Bruller et sa future épouse Jeanne.

Chez Lipp, poursuit Vercors, se rencontraient davantage les artistes de la génération précédente qu'il croisa également, mais de façon plus distante: Paul Valéry, Georges Duhamel, André Gide, Paul Claudel, Jacques Maritain, Vildrac, Supervielle, Joseph Kessel, Jules Romains. Et Jean Bruller regardait passer les cubistes Fernand Léger, Georges Braque et Pablo Picasso qui se rendaient plutôt au Dôme et à la Rotonde. Ce n'est qu'après la Libération que Vercors les côtoya.

Dans les difficiles premières années 1930 l'affluence diminua pour repartir de plus belle au cours de l'élection du Front populaire. Jean Bruller raconte être aller rue Visconti, au siège de L'Union pour la Vérité pour écouter Ramon Fernandez. Or, j'ai déjà évoqué cet épisode crucial dans mon article « Jean Bruller face au bouillonnement intellectuel et politique des années 1930 », dans Journalisme et littérature dans la gauche des années 1930, Rennes, PUR, 2014, à lire en ligne.

Vercors évoque les années d'Occupation, en précisant qu'il venait toujours dans ce quartier, en particulier au restaurant Calvet où les chefs des réseaux se réunissaient, pendant qu'on évitait les Deux-Magots fréquenté par les Allemands au profit du Café de Flore où Jean Bruller vit Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir sans oser les aborder. Au sortir de la guerre, une autre intelligentsia (celle d'Albert Camus, Raymond Queneau, Jacques Prévert) anima Saint-Germain-des-Prés aves les boîtes de nuits que Vercors fuyait. Cette atmosphère littéraire lui fut donc moins connu. Le Saint-Germain-des-Prés qu'il fréquenta assidûment, ce fut surtout celui des années 20 et 30.

Montparnasse et le Boeuf-sur-le-Toit

Dans son roman autobiographique Tendre naufrage, Vercors évoqua un autre quartier de Paris, à la page 22:

Elle s'appelait Clémence et si tout de suite je vous parle d'elle, c'est parce que c'est avec elle que tout commence. Il la remarque, elle lui sourit, ils ont bientôt fait de se lier et sans doute, de nos jours, n'auraient-ils pas tardé à coucher ensemble. Mais en ce temps, dans cette première moitié des années vingt, c'était très mal vu encore et pas du tout du genre ni d'elle, ni de lui, du genre de la société « bien élevée » qui était la leur. Une jeune fille était encore censée venir vierge au mariage. C'est par abus que l'on désigne cette période sous le nom récent des « années folles », elles n'étaient telles que pour un tout petit groupe de gens gravitant autour de Montparnasse et du Boeuf-sur-le-Toit, dans le sillage de Jean Cocteau et des surréalistes. Mais ces moeurs échevelées n'avaient guère débordé ce milieu très restreint.

Le quartier Montparnasse, principalement dans le 14e arrondissement (avec une partie touchant le 6e), est proche géographiquement de Saint-Germain-des-Prés. Le Boeuf-sur-le-Toit était un cabaret historique, très célèbre dans les années 1920, un lieu de rencontre des artistes, poètes, musiciens, intellectuels. Son nom vient d’un morceau de Darius Milhaud (« O Boi no Telhado », littéralement « le bœuf sur le toit »). Situé dans le 8e arrondissement, il a marqué l’histoire culturelle de Paris et était le symbole des « Années folles ».

Vercors relate donc ses quartiers privilégiés de Paris au cours de sa jeunesse. Dans ce passage, il montre à quel point il était éloigné des artistes libérés sur le plan des moeurs. La dimension intellectuelle et artistique l'attirait en ces lieux, mais pas ce que son éducation puritaine réprouvait. Mais ceux qui connaissent bien la vie de Vercors à travers mes divers articles ne seront pas surpris. 

Article mis en ligne le 1er janvier 2026