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Les liens amicaux et professionnels avec Jean Lurçat

Les motifs de l'amitié indéfectible entre les deux hommes

Quand la rencontre de Vercors et de Jean Lurçat eut-elle lieu? Vercors fournit la réponse dans son autobiographie La Bataille du silence (Omnibus, page 900): « Quelques jours plus tôt, je dînais chez le poète René Arcos. Jean-Richard Bloch m'avait fait inviter. J'y fis la connaissance du professeur Wallon,  de Jean Cassou, Francis Jourdain, Frédéric Joliot-Curie, Georges Bruhat, Jean Lurçat, tous communistes à cette époque ou communisants ». La rencontre eut lieu à l'automne 1940 selon cette autobiographie, au début de l'année 1941 selon Les Occasions perdues.

Lurçat, né en 1892, était peintre, céramiste et initiateur du renouveau de la tapisserie française. Lorsque Lurçat se rapprocha dans les années 20 des cubistes et des surréalistes, Jean Bruller était encore un peu jeune et, nous le savons par ses écrits des années 30, il ne goûtait guère le mouvement surréaliste. 

Toutefois, la pratique artistique de Lurçat se diversifia, ce qui plut davantage au jeune dessinateur, et surtout il s'engagea politiquement. Il voyagea en Russie en 1934, puis en Espagne. Il participa aux activités de l’Association des écrivains et artistes révolutionnaires dont je parle dans cet article en ligne. Sa peinture est hantée par la montée des nationalismes tout comme le dessin de Jean Bruller est affecté par l'actualité.

Comme Jean Bruller, il participa aux décors de l’Exposition internationale des arts et des techniques appliqués à la vie moderne.

La Résistance, commune aux deux hommes, les réunit forcément. En août 1941, Jean Lurçat s’installa dans le Lot, et en 1945 dans son château de Saint-Laurent-les-Tours, près de Saint-Céré.  Son atelier se situait à Lanzac, à côté de la ville de Souillac. Jusqu’à sa mort en 1966, il partagea son temps entre Paris et le Lot.  

Lurçat aimait vivre dans ce qui est désormais un atelier-musée à la mémoire de cet artiste, et il s'intégra totalement à cette région. Au point de fournir pour le café de Paris de Souillac des fresques dont on peut voir encore quelques vestiges sur ce site et ci-dessous:

 

   

 

Pendant la Seconde Guerre mondiale, il participa activement aux combats de la résistance communiste avec notamment Jean Cassou, René Huyghe, Tristan Tzara. Cette page en ligne nous raconte son combat, et plus généralement les combats clandestins de la Résistance intellectuelle: Le Partisan du Lot édité sur les presses clandestines de l’Imprimerie F.T.P.F. de la région du Quercy; Le Front National, installé à la Source Salmière, puis dans Alvignac même, faisant aussi paraître son journal clandestin La Liberté; Les Étoiles, organe du Comité national des intellectuels, dont des numéros sont imprimés à Gourdon grâce à Jean Lurçat, dit Jean Bruyères. Pour le premier numéro de Partisan, publié le 14 juillet 1944, Lurçat apporta des œuvres d'Eluard, d'Aragon et de Vercors. C'est dans les forêts du Ségala, non loin de Latronquière, que le lieutenant Marcenac des FTP dirigeait une imprimerie du maquis de juin à août 1944, aidé par le peintre cartonnier d'Aubusson, Jean Lurçat. Il employait des typographes professionnels de Figeac, explique cette même page.

Les Étoiles du Quercy est une revue fondée à Cahors (7 rue de la Préfecture, puis 12 rue Wilson) par Jean Lurçat et deux autres intellectuels, dont le premier numéro porte la date d'août-septembre 1944 et a pour titre « Numéro de la Libération ». « Cette revue, se présente comme une tribune dans laquelle s'expriment des écrivains d'origine quercynoises ou liés au Quercy par le combat soutenu sur son sol ». Le second numéro parut en octobre 1944, et le troisième et dernier numéro en janvier 1945.

Vercors ne fournit aucun texte pour ces trois numéros comme vous pouvez le constater sur Gallica qui a numérisé les trois numéros.

Après la guerre, Vercors et Lurçat nourrirent leur amitié régulièrement. Ainsi, nous observons les deux amis dans la belle demeure du second à Saint-Laurent-les-Tours autour des années 60. Cette photo figure d'ailleurs sur l'un des panneaux explicatifs de l'atelier-musée:

Ils tissèrent des liens forts. Après le décès de Jean Lurçat, Vercors continua à fréquenter sa veuve Simone. La Dépêche du midi du 13 août 1968 nous apprend que Vercors séjourna à Saint-Céré chez Simone Lurçat avec d'autres personnalités. Il profita du calme de l'endroit, nous informe le journal, pour finaliser l'édition de ses créations théâtrales. A droite, au bureau, vous voyez Vercors et son épouse:

Des années plus tard encore, dans une lettre du 25 janvier 1982 à Konrad Bieber, Rita Barisse (épouse de Vercors) informe que l'anniversaire de Vercors s'est fait en présence de Lucien Scheler, Fargette (la veuve de Yves Farge qui dirigea le Mouvement de la Paix), Emmanuel Clancier, Jean Tardieu, Pierre Seghers et de Simone Lurçat.

 

De l'amitié aux marques de la connivence professionnelle

Vercors possédait une oeuvre de son ami: « La Nuit s'ouvre ».

Il donna cette information à deux reprises, dans un discours officiel à l'Unesco (voir plus bas sur cette page) et dans une lettre privée à Ken Mori, ahbitant de Tokyo:

Le 12 novembre 1971
Cher Monsieur,

Merci pour votre lettre du 3 novembre.

Je réponds d’abord à vos questions :

[...]

Jean Lurçat n’est pas un écrivain, mais un peintre et tapissier très connu, mort depuis peu. C’est lui qui a rénové tout l’art de la tapisserie, en France et à l’étranger, qui depuis deux siècles était à l’agonie. Je suis à peu près sûr que ses œuvres ont dû être exposées au Japon. Elles sont répandues dans le monde entier. Je lui ai dédié la 3e partie de La Bataille du Silence parce que le titre de cette partie, « La Nuit s’ouvre », est celui d’une de ses tapisseries, dont je suis l’heureux possesseur. Jean Lurçat a été un grand résistant, et sa tapisserie représente le jour qui écarte les ombres de la nuit, avec au centre un hibou, symbole de la sagesse.

Et il dédia la troisième et dernière partie de son autobiographie La Bataille du silence « À la mémoire de Jean Lurçat » et l'intitula du titre de la lithographie de 1956 « La Nuit s'ouvre ». Hommage triplement symbolique:

  • Vercors publia La Bataille du silence un an après le décès de son ami Lurçat.
  • La troisième partie de cette autobiographie rétrospective s'ouvre sur la fin de la guerre. Après ces temps obscurs s'ouvre un nouveau destin pour la France, une nouvelle lumière.
  • Cette lithographie de Lurçat avait été exécutée en 1956 pour le Mouvement de la Paix (voir notamment cette notice)

La Préface de Vercors à un catalogue raisonné de l'oeuvre de Jean Lurçat en 1957

Vercors rédigea la préface de l'ouvrage Tapisseries de Jean Lurçat 1939-1957. Cet ouvrage de pages illustrées fut édité par Pierre Vorms éditeur d'Art en 1957, avec un copyright en 1958. 

L'avant-propos de Vercors s'intitule « L’homme et la licorne ». 

La Callichromie de 1957

Une seule fois, dans son avant-propos « L’homme et la licorne » publié dans l’ouvrage collectif Tapisserie de Jean Lurçat Vercors indique une callichromie - tirée à une centaine d’exemplaires - d’après une gravure de l’entre-deux-guerres de Jean Lurçat. La callichromie s'intitule Procida et elle date de 1957.

Pour revoir mon étude des Callichromies de Vercors, allez à cette page ou allez lire mon article en ligne « Vercors et l'imprimerie ».

L'éloge funèbre de Jean Lurçat prononcé par Vercors à l'Unesco en 1966

Jean Lurçat décéda le 6 janvier 1966 à Saint-Paul de Vence. Le vendredi 21 octobre au soir de la même année, diverses personnalités prirent place dans la tribune de l'enceinte de l'UNESCO qui avait été fondée le 16 novembre 1945, cinq mois après la naissance de l'ONU, devant une assistance nombreuse:

  • René Maheu, directeur général de l'UNESCO qui présida la soirée évoqua l'esprit dans lequel travaillait l'auteur de l'Homme en gloire dans la paix, faisant de la tapisserie l'expression d'une spiritualité collective, un art de communion
  • Julien Cain, membre du conseil exécutif de l'Unesco et président de la commission de la République française pour l'éducation, la science et la culture, organisatrice de la manifestation, retraça la carrière de Jean Lurçat.
  • l'ambassadeur du Mexique à Paris, le Dr Zavala, précisa les envoûtements nés du voyage de Lurçat - le dernier - dans son pays.
  • Jean Cassou salua l'homme avec qui il partagea 40 années d'amitié.
  • Enfin, Vercors qui prononça un éloge funèbre que vous avez la possibilité d'écouter dans l'émission « La Fabrique de l'Histoire » du 7 novembre 2007. 

Le discours de Vercors se déroule entre 24mn30 et 36mn10. Le voici retranscrit:

« Un thème revient plusieurs fois dans les tapisseries de Jean Lurçat qui est celui-là même de Michel-Ange : l'homme tendant son index qui reçoit l'étincelle qui lui donnera l'esprit. Mais dans la fresque de Michel-Ange Adam émerge tout languide des limbes où Dieu ou l'étincelle l'éveille, il la reçoit d'un Dieu à visage humain, un Dieu de tendre sagesse dont la barbe de [fleurs ?] flotte parmi les nuages, au lieu que l'homme de Lurçat est debout, déjà vivant, déjà luttant, au milieu des branches et des feuilles, des baies et des pierres, et l'étincelle, il la reçoit moins qu'il ne l'échange, non pas avec un Dieu pareil à lui, mais avec le soleil des rayons fulgurants qui jaillissent du Cosmos. L'homme de Michel-Ange est seulement créature, l'homme de Jean Lurçat est à la fois créature et créateur. C'est en créant qu'il est créé. La réalité de l'univers n'existerait plus sans l'homme pas plus sans l'homme pour le [concevoir?] que l'homme n'existerait sans l'univers pour l'engendrer.

Voilà sur quoi se fonde sa dialectique, et elle le mènera à travers toute son œuvre vers la fresque monumentale que vous venez de voir à l'écran et qui a couronné sa vie. Elle s'appelle Le Chant du monde, mais elle a commencé avec un autre titre : La Joie de vivre.

Musée d'Angers: la salle de l'Apocalypse de Jean Lurçat

Et dans ce titre même apparaît la grande contradiction de Jean Lurçat. D'abord parce qu'une part importante de son œuvre est vouée à tout le contraire de la joie, vouée au malheur de la condition humaine. Ensuite parce qu'il était assez lucide pour savoir que cette titanesque entreprise n'aurait son achèvement ni dans la vie ni dans la joie, mais dans son propre anéantissement. Il se savait avec son cœur fragile dangereusement mortel, mais il en plaisantait. Je ne l'ai jamais vu pour ma part une seule fois morose ou tourmenté, avouant une appréhension, mais toujours surmontant sa fatalité dans une sorte de rire rebelle et triomphant qui défiait le destin comme un torero dans l'arène.

En cela Jean Lurçat était inséparable de ses tapisseries, elles se confondaient avec lui dans un même hymne à la joie, à la force, à la vie. Mais si l'homme Lurçat m'était, ai-je dit, si fraternel, c'est que ses dons d'allégresse, de frérie, n'étaient pas si naturels que ça. Il a dû les arracher, si je puis dire, à la force du poignet, car c'est un tout autre Jean Lurçat qui apparaît dans beaucoup de ses œuvres graphiques plus anciennes et qui ne proclament pas la joie, mais la cruauté, non pas celle de l'homme, mais celle de la nature, de la nature à l'état brut dépouillée de toutes les richesses terrestres qui plus tard envahiront, qui réjouiront ses tapisseries, les plantes et les fleurs, les oiseaux, les poissons, les papillons, les mandolines et les mandarines, les hiboux sages, les boucs violents, les vignes enivrantes et les coqs, les coqs, les coqs dont le cri matinal fait lever des soleils. Dans ses gouaches, rien encore de tout cela. La terre nue, les étendues de sable brûlant, les falaises calcinées, parfois même un volcan et des carcasses de barques, des vestiges de chariots, de sièges brisés, des bouts de bois perdus, un vaste retour au néant, où l'homme le plus souvent minuscule dans le lointain, noir sur le sol désertique où l'ombre lunaire n'apparaît que comme une fourmi qui porterait une échelle ou un filet de pêche, en place d'ailes de mouches ou de débris de paille. Qui entendrait le cri d'une fourmi ? Si l'homme appelle dans le désert, qui l'entendra ?

Est-ce parce que notre jeunesse s'est déroulée entre deux guerres ? Ce fut du temps ancien de ses gouaches et mes dessins d'avant 1940 que s'est exprimé chez l'un et chez l'autre ce désespoir fondamental devant la condition humaine. Et c'est en prenant de l'âge, à travers l'expérience des années noires, que dans ses tapisseries et mes propres écrits, nous avons l'un et l'autre, paradoxalement, surmonté cette désespérance.

Pour Jean Lurçat, il me semble que l'essentiel de son aventure spirituelle est contenu dans un mot : Apocalypse. Au long de sa carrière, ce mot revient à de nombreuses reprises, et comme le sens en est ambigu, à la fois celui de cataclysme et celui de révélation, il résume à merveille les ambiguïtés qui se sont disputées l'âme de Jean Lurçat. On trouve au moins trois apocalypses dites des Mal-Assis dans ses gouaches de déserts et de ruines.

Apocalypse des Mal-Assis (ou Malassis) ci-dessus et ci-dessous

De l'aveu même du peintre, ce sont les 700 mètres2 de l'Apocalypse d'Angers qui lui révèlent ce que doit devenir la tapisserie, et qui lui inspireront les siennes, à commencer par l'Apocalypse de Notre Dame d'Assy. Enfin, la gigantesque tapisserie entreprise par Lurçat sur la sommation d'un ami pour peindre notre époque quand la tapisserie d'Angers avait peint la sienne, ce sera encore, dans leur idée à tous les deux, une Apocalypse. Et en effet elle commencera par le cataclysme d'Hiroshima, la grande menace de la fin de tout, et se continuera par la gloire renaissante de l'homme guéri de ses hantises, de ses haines et de ses violences.

Cette impression d'apocalypse dans sa double acception, celle de flammes dévastatrices et de grâce céleste, il n'est pas jusque dans ses tapisseries les plus franchement radieuses qu'on en peut ressentir la puissante ambiguïté. Je me souviens dans l'une de ses premières expositions d'ensemble au cours de ces années 50 de la dernière salle où s'affrontaient les trois plus grandes pièces, toutes en couleurs si chaudes qu'elles en étaient brûlantes, d'un côté le jardin du poète, de l'autre vendange, au fond s'annonce un chien. Trois sujets ne comportant rien d'infernal, rien d'apocalyptique, au contraire un zodiaque de tortues et de papillons, des planètes de feuillages, de tonnes, une constellation de grappes et de fleurs, de vignes et de raisins mûrs. Il y avait bien dans un coin de vendange ce bélier ou ce bouc inquiétant, noir et cornu comme un taureau et jaillissant cerné de flammes, d'un soleil métallique, ardent comme un bouclier de cuivre surchauffé. Mais était-ce suffisant pour justifier le sentiment inexplicable quand on entrait dans cette salle de pénétrer dans l'antichambre de l'enfer. A moins que ce ne fut tout au contraire dans celle du paradis car, après tout, le rouge et l'or sont-ils couleurs démoniaques ou divines.

Mais justement elles sont les deux et l'on respirait bien une atmosphère de feu et de souffre, mais qui ne brûlait pas, qui faisait couler dans le sang une ardeur poivrée, une chaleur vivifiante, excitante, envahissante. Une fièvre à réveiller les morts de cymbales sataniques et de trompettes célestes. On était envoûté et il semblait, si on eût été poète, que sous le coup de cette émotion à deux faces on irait composer des hymnes incandescents, un peu comme ces évocations de Gérard de Nerval parcourues de flamboyantes énigmes et de sortilèges. Mais des hymnes à la joie plus qu'à la mort, au sang qui bat fougueusement dans les artères plus qu'à celui qui se répand désastreusement dans les combats ou que les diables de la terreur gothique font bouillir dans leurs chaudrons. Étrange incandescence présente aussi bien dans ses gouaches où des roches torréfiées sous le bleu implacable d'un ciel indifférent consume l'homme avec les choses que dans les tapisseries luxuriantes qui célèbrent la gloire des travailleurs, des vendangeurs, des pêcheurs, des buveurs. La gloire aussi de tout ce que les hommes font vivre en les transformant, celle du caillou, de la motte, du fumier, des bœufs qui creusent les sillons, du bois qui soutient le pampre, du pampre qui soutient la grappe, de la grappe qui fait le vin, du vin qui réjouit l'homme. Car ainsi parlait Jean Lurçat. Faits et gloires, chante-t-il avec ses tapisseries, à l'homme de bonne volonté, à celui qui traverse les barreaux de sa prison de chair, de branches, d'air de lumière, de sa prison d'ignorance et celui qui porte en balance sur son épaule à droite le poids d'un ciel sans fond et d'étoiles sans nombre, à gauche celui de sa propre fragilité, et ce poids-là l'emporte sur celui des astres et des galaxies. Gloire à tous les soleils, à ceux qui se partagent pour mieux se donner, à ceux qui se multiplient pour mieux chauffer et à ceux qui sont pareils à la coupe d'une matrice grosse d'autres soleils, de fruits, de fleurs, de poissons, de taureaux et de taurillons, d'une brebis grosse elle-même d'un agnelet, de mains unies, d'insectes et de métamorphoses.

Gloire au soleil de la liberté qui dans une éclipse renversée où c'est un cercle de clarté scintillante qui oblitère un disque ténébreux, vient effacer l'astre noir et macabre des prisons et des tortionnaires de la terreur et de la mort.

Gloire à cette lumière, à sa fille de bonne espérance contre toutes les formes de désabondance, contre les anciennes et monstrueuses d'une antique création avide de dévaster, de consumer, d'avilir contre les faiseurs de charniers, les loups enragés, les chiens hurleurs des nuits sanglantes, contre toute la grande peur du monde. Mais il faut, chantent toutes ses tapisseries, il faut que se rassemblent tous ceux qui luttent contre ces semeurs de morts, ces assassins avec leur bonne conscience, qui se rassemblent et se ressemblent dans un même courage, celui tout simple ou superbe ou même vaniteux, pourquoi pas, de coqs soleil ou d'astrapates, des pans de l'avenir ardents même sous la neige avec leurs plumes comme des serpes, leurs crêtes comme un drapeau, les coqs fanfares qui chassent la nuit et ces épouvantes. Alors la nuit s'ouvrira. Elle s'ouvrira comme les ténèbres de cette tapisserie que dans sa simplicité presque sa nudité qu'estime parmi les plus belles, peut-être avouons-le parce que j'ai le bonheur de la posséder, celle qui se nomme justement « La Nuit s'ouvre » avec sa déchirure et son hibou pensif, si cher à Jean Lurçat où s'inscrivent la patience et l'attente du monde. L'attente d'un monde où il faut croire, écrivait-il de cette plume qu'il trempait toujours dans l'allégresse, où il faut croire à tout ce qui est mais aussi à ce qui n'est pas, ce qui n'est pas un jour sera. Un jour l'homme le fera car il maîtrise les océans, les pierres, les forêts, les étangs et les plaines. Il faut croire aux tables bien garnies, au vin et à la musique et au chant de la mer, mais aussi à tous les prodiges, à toutes les mutations. Pourquoi les poules un jour n'auraient-elles pas des dents, après tout, et nos enfants l'élixir de longue vie ? Alors viendra la licorne, et elle guérira nos maux, car là où elle paraît paraissent l'amour et la bonté , et le romarin, la pâquerette, la pensée, la marjolaine pointent aussitôt dans l'herbe et embaument. Voilà ce qu'annonçaient déjà les vieilles tapisseries . Voilà ce qui s'annonce, levant le regard bleu, tenace, vigilant, devant le calme et pénétrant et lucide regard du hibou, symbole de toute sagesse qui veille dans l'éclat vermeil de l'aurore, [de noir des ???] de la nuit qui s'ouvre...qui s'ouvre certes actuellement sur cette grande menace , prélude et avertissement d'apocalypse qui constitue le chant du monde, explosion atomique dont le monstrueux et mortel péril place sur le monde vivant. Mais cette folie écartée, qui s'ouvre aussi, qui s'ouvre surtout sur les grandioses perspectives qu'annoncent les conquêtes de l'homme, sur une nature qui l'écrasait, sur cette joie de vivre enfin qu'en mourant Jean Lurçat nous a légué son héritage et que maintenant, si nous en sommes dignes, il nous faut simplement faire en sorte de mériter. Ainsi soit-il ».

Les tapisseries furent tissées à Aubusson dans les ateliers Tabard, Goubely et Picaud. En 1963, Le Chant du Monde fut présenté pour la première fois à Annecy. L’œuvre finale comprend dix tapisseries que vous pouvez voir sur ce site: La Bombe Atomique/L'Homme d'Hiroshima/La Fin de Tout/L'Homme en Gloire dans la Paix/L'Eau et le Feu/Le Grand Charnier/Champagne/La Conquête de l'Espace/La Poésie/Ornementos Sagrados.

Jean Lurçat ne verra pas la dernière, Ornementos Sagrados (Ornements Sacrés) puisqu’il mourut avant la fin du tissage. Sur sa tombe, dans le cimetière de Saint-Laurent, sont gravés un soleil et cette inscription : « C'est l'aube », début de la phrase qu’il a écrite et fait graver sur son épée d'académicien : « C'est l'aube d'un temps nouveau où l'homme ne sera plus un loup pour l'homme ».

Dans ce discours officiel, les amateurs auront reconnu les thèmes chers à Vercors: l'Homme en lutte contre la nature, l'Homme qui s'arrache à sa condition, l'Homme entrant en Résistance, et l'optimisme final de Jean Lurçat comme de Vercors au sujet du triomphe de l'Homme sur les forces les plus sombres à l'échelle Historique et Cosmique.

Article mis en ligne le 1er novembre 2026