L'hommage de Vercors à Ernst Fischer
Sur le site Persée, à cette page, vous pouvez lire l'hommage de Vercors pour Ernst Fischer dans Austriaca : Cahiers universitaires d'information sur l'Autriche, Année 1985, n°20,p. 19. Cet article fait partie d’un numéro thématique : Ernst Fischer. Itinéraire d'une vie
POUR ERNST FISCHER
C’est peu d’années avant sa mort que j’ai rencontré une seule fois, Ernst Fischer. Mais cette unique rencontre fut de celles dont la mémoire reste à jamais marquée.
Je logeais alors, pour quelques jours, à l’Ambassade de France à Vienne et, connaissant l’énergie de son activité révolutionnaire, je m’attendais à voir paraître un géant. Celui du Conseil des Soldats de 1918, celui de la lutte contre le fascisme autrichien de Dollfuss, celui de la résistance acharnée contre Hitler ; j’attendais le puissant penseur marxiste, le co-fondateur du gouvernement provisoire de la libération, le défenseur de Kafka contre les obscurantistes de Prague, le rebelle contre les têtus du stalinisme, bref le géant du communisme selon mon cœur, à la fois robuste et réfléchi, athlétique et généreux.
D’où ma surprise de voir paraître — auprès de Lou, la compagne de ses luttes et de ses œuvres — un homme aux cheveux blancs si frêle, si fragile... Rarement aurai-je rencontré tant de musculature d’esprit dans si peu de muscles charnels. J’aurais dû m’en douter pourtant, sachant le poète que, de plus, il était — et c’est ainsi d’ailleurs qu’il m’apparut, poète tout en pensée, tout en songe. Je me suis senti conquis d’emblée. C’était deux ou trois ans après l’assassinat de ce « Printemps de Prague » qu’il avait tant contribué à faire naître, meurtre aux conséquences désespérantes et infinies dont ni lui ni moi, révoltés, ne nous consolions. Je ne puis me souvenir à présent de tout ce qui fut dit ce jour-là, mais il m’en reste un souvenir intense de clarté, d’enrichissement. Il y a eu douze ans cet été qu’il est mort ; il est banal de dire qu’il continue de vivre dans l’esprit de ceux qui l’ont admiré ; mais quand il s’agit d’un homme comme Ernst Fischer, cette banalité se fait grandeur et lorsque je pense à lui — combien souvent je me suis demandé, devant quelque événement : « Qu’en penserait Ernst Fischer ? » — c’est ce sentiment de grandeur qui me revient, ce sentiment d’une noblesse non pareille : celle, têtue, de l’espérance qui refuse de se laisser abattre, serait-ce au plus profond de la déception ou de l’épreuve. Dans le panthéon des hommes, très peu nombreux, qui m’ont servi d’exemple, Ernst Fischer tient une place de choix.
VERCORS
Article mis en ligne le 1er mars 2026